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ils tracent des mots que le vent soulève...
Et maintenant, place à la lecture ( extraits de chaque roman)
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La petite marchande de bonheur

La salle voûtée est envahie de fleurs en bouquets, de plantes en pots, de compositions colorées. On sent la fraîcheur d’un matin de printemps, lorsque la rosée scintille sous les caresses du soleil levant. Un florilège de teintes vives surprend le regard et ouvre l’appétit. Comme les muqueuses du nez, les papilles gustatives sont bouleversées et salivent d’envie. C’est une journée de fleuriste qui commence et celle-ci est un peu moins ordinaire que les autres.

Au centre de la boutique, une jeune femme s’active. Blonde comme les blés, elle déplace sa petite taille avec dynamisme et allure, un peu de bruit aussi. Ses talons aiguille martèlent le sol carrelé et ce piétinement sonore étouffe parfois les gammes ondoyantes d’une fontaine à eau qui converse avec quelques touffes de myosotis. Des clients circulent entre les allées incertaines que délimitent ici un large mimosa, plus loin, une brassée de tulipes. Aujourd’hui le sanctuaire végétal est surtout fréquenté par la gent masculine et c’est une première surprise. Maladroits et indécis, ils avancent, le regard fixe et l’œil rond, respiration coupée et la voix incertaine.

- J’aimerais offrir un cadeau original, sans tape-à-l’œil.

- Tu sais bien, Manu, que tu es ici dans la bonne boutique !

Sûre d’elle, la commerçante se dirige vers les créations originales qu’elle propose pour ce jour de fête particulier. Elle tend au jeune homme un arrosoir à pois qui répand des fils d’or sur une primevère, adossée à une fougère aérienne.

- Que dis-tu de cet ensemble ?

- Vraiment, Zoé, tu sais étonner ton monde !

Le client prend délicatement la corbeille fleurie, puis s’étonne en remarquant un cœur de plâtre piqué dans la touffe de verdure.

- Ce n’est pas trop voyant ?

- Non, Manu, je suis sûre que Rita saura apprécier avec justesse l’allusion à ce jour de Saint Valentin !

Installée depuis plusieurs années dans ce pas-de-porte du centre-ville, Zoé participe sans le vouloir à la vie de ses clients. Elle n’ignore rien de la vénération timide que porte Manu à la robuste aide-soignante affectée aux soins de sa mère hémiplégique. La piquante brune porte avec classe sa belle quarantaine tout en se montrant attentive à prodiguer les meilleurs soins. Depuis l’accident, Manu rend visite à sa maman deux soirs par semaine et lui porte des roses blanches. De plus en plus souvent, il ajoute une attention particulière à celle que plusieurs patients qualifient du terme élogieux d’ange gardien. Rita accepte les cadeaux en souriant et poursuit son bonhomme de chemin avec assurance, inaccessible. Ce comportement entretient le trouble du jeune homme et Zoé se laisse souvent attendrir par ce grand maladroit.

- Sept roses blanches pas trop ouvertes pour compléter ton achat ? l’interroge-t-elle, connaissant déjà sa réponse.

- Oui, comme d’habitude.

La fleuriste choisit d’un regard les boutons les plus serrés et compose le bouquet. Elle le répand sur une feuille de papier transparent qui met bientôt l’ensemble en valeur, enserré par le pourpre d’un large ruban. Zoé calcule ensuite le prix sur le clavier du tiroir-caisse, puis l’annonce au client sans se départir de son plus beau sourire. Manu fouille la poche de son jean et tend un billet cylindrique, finement roulé et retenu par un élastique. La jeune femme ne s’étonne plus de cette présentation insolite, habituée à être payée de la sorte lors de chaque achat de Manu. Pourtant, la question est là au bout de sa langue, qu’elle n’ose pas poser : que signifie cette forme curieuse, cette façon étrange de plier les coupures ? Manu quant à lui n’éprouve aucune gêne et range la monnaie sans la vérifier. Tout juste salue-t-il Zoé en quittant son établissement, préoccupé déjà par ce qui va suivre, qui aura pour théâtre une chambre blanche d’hôpital, disposée parmi tant d’autres.

- Vous connaissez sans doute le langage des fleurs ? l’interpelle un bellâtre aux tempes grisonnantes.

Pas le temps de gamberger, pense Zoé en approchant ce nouveau client. Il sait ce qu’il veut, celui-là !

- Le rouge de la passion, je connais, mais c’est aussi la sincérité de mon amour que j’aimerais illustrer !

- Offrez sans hésiter des tulipes, le conseille-t-elle avec professionnalisme.

Elle s’interroge néanmoins sur la capacité de l’acheteur à se déclarer, sur sa volonté réelle de se dévoiler. Aussi croit-elle bon d’ajouter :

- La rose exprime quant à elle le sentiment dans toutes ses nuances !

Le déclarant réfléchit en caressant un menton volontaire.

- Eh bien, préparez-moi un bouquet de chaque variété et je tâcherai tout à l’heure d’y voir un peu plus clair !

Zoé s’exécute en veillant bien à réaliser deux compositions de chiffre impair. Satisfaite, elle lui remet les fruits de son travail en encaissant la transaction.

La matinée ne manque pas d’animation et la jeune fille évolue au rythme des commandes, allant sans transition de l’une à l’autre. À l’entrée de la boutique, un modeste tableau noir indique à la craie la fête du jour à honorer. Saint Valentin. Loin des devantures ornées de bijoux, de rivières de dentelle ou de menus quatre étoiles, s’épanouissent des pétales de tendresse, se dressent des pistils évocateurs, frissonnent des brins de gazon parsemés de gouttes d’argent. Ce sont ces images suggestives que viennent chercher les compagnons d’un soir ou d’un bout d’éternité. Zoé accompagne ce parcours de combattants, de cœurs battants, suggérant sans jamais imposer, attentive et discrète. Peut-être est-ce pour cette raison que plus d’un autochtone se hasarde volontiers à dénicher ici le cadeau original, celui que l’on ne trouve pas ailleurs, qui saura surprendre et surtout émouvoir.

Et c’est bien l’émotion qui habite la propriétaire des lieux, ce matin plus encore que d’ordinaire. Elle imagine elle aussi la soirée qui l’attend, l’agrémente déjà de quelques idées et pourtant s’interroge. Son grand Jojo vient ce soir la retrouver et il aura, parait-il, les bras chargés de surprises !  

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LES BOURDONS DU CLOCHER 

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 Sur une route de Haute-Loire, dans les années quatre-vingt…

 Assis sur le siège passager, le dos bien calé contre le dossier en skaï, Toine sourit. Ses doigts caressent les poches de la veste en toile, pleines de cartouches. Demain, c’est l’ouverture et le gibier n’aura qu’à bien se tenir ! Jean observe du coin de l’œil son voisin et, bien qu’occupé à la conduite, paraît ne pas y consacrer toute son attention. Il faut dire que Toine grille une gitane maïs dont la cendre s’apprête à tomber d’une seconde à l’autre :

- Attention à ta clope, bon sang ! Si tu brûles ta veste, avec ce que t’as dans les poches, on y passe tous les deux !

Le chasseur incline la tête, incrédule, et voit alors quelques grains de tabac consumés glisser sur son pantalon de velours noir. D’un revers de main, il les disperse en riant :

- Pas de panique l’ami, regarde plutôt la route !

La remarque n’est pas des plus saugrenues, tant la 4L danse d’un fossé à l’autre. C’était le marché, ce matin à Craponne et nos deux acolytes ont délié leurs bourses à tour de rôle avec un bel entrain. Les cafetiers ne s’en sont pas plaints et ont même ajouté une tournée à celles qui les avaient précédées. Bref, après avoir acheté des munitions, du tabac, une couronne de pain et le journal, Toine et Jean n’ont pas dételé du comptoir ! Ils rentrent au bercail, la mine rougeaude, l’œil brillant, mais l’air un peu penaud. Les rouges limonades ont eu raison de leur témérité et font même des allées et venues dangereuses dans les appareils digestifs. Les secousses n’arrangent rien. Le chauffeur peine à éviter les nids-de-poule, ce qui agace au plus haut point le copilote :

- Tu vas finir par nous faire crever, Jean !

On pourrait penser qu’ils sont tous les deux en danger de mort tant la conversation avinée paraît tendue. Mais aucun péril en la demeure, si ce n’est une angoisse palpable qui se manifeste à toute occasion :

- T’as une roue de secours, au moins, un cric, une manivelle ?

- Ferme-la, Toine ! À moins que tu préfères finir à pied !

Le son du clignotant coupe un échange verbal qui semblait mal engagé. La 4L emprunte le chemin vicinal qui mène au hameau de l’Herm et Toine s’étonne :

- Mais où nous emmènes-tu, Jean ? Je croyais qu’on allait aux Rochettes ?

- Mince, j’ai pris la route comme si je voulais revenir à Malivernas. C’est pas grave, on passera par Maisonnette !

L’automobile fend la bise de septembre et quelques arbustes inclinent à son passage leur feuillage doré. Demain dimanche, c’est l’ouverture de la chasse qui annoncera la fin de l’été. L’herbe est rase dans les prés, le blé coupé et les rayons du soleil jouent à cache-cache entre les nuages. S’il pleut demain, les chiens ne sentiront pas les traces du gibier. Ce serait préférable pour les faisans, tant ils semblent vulnérables avec leur plumage excentrique. Le malheur des uns fait le bonheur des autres, c’est bien connu et la nature s’essaie ainsi à de précaires équilibres. Toine est loin de ces considérations écologistes et s’étonne :

- Mais au fait, on joue aux Rochettes ?

- Eh oui, je te l’ai répété tout à l’heure, chez la mère Bouchet !

- Tu dis n’importe quoi : le championnat se dispute le dimanche, pas le samedi.

- Quelle tête de buse ! Je vais t’expliquer - une nouvelle fois -, mais ce sera la dernière.

Toine paraît hébété et concentre son attention, le regard accroché aux lèvres de son ami :

- Saint Pierre et Roche ont décidé de jouer un jour avant pour avoir leur effectif au complet. Si le match avait lieu demain, il aurait manqué des joueurs !

- Oui, oui, j’y suis, acquiesce Toine en agitant sa casquette : il y a des chasseurs dans les deux équipes !

Jean écoute à peine sa réponse, les mains accrochées au volant. La voiture gravit la pente et rejoint Le Pirou. Un panache de fumée s’échappe de ce dépôt d’ordures et forme un brouillard épais le long de la route. La 4L s’y engage et le pilote allume les feux de croisement. Rien ne doit être laissé au hasard ! Toine tire la montre à gousset de la poche de son pantalon et s’exclame :

- Dépêche-toi, Jean ! Ils ont déjà dû commencer la deuxième mi-temps.

Le pilote appuie sur l’accélérateur et met du cœur à l’ouvrage. Face à eux, les habitations de Maisonnette se découpent au-dessus de la verdure de larges prairies. Le véhicule atteint l’intersection qui indique deux directions. Jean serre les dents :

- Regarde à gauche, Toine, moi je jette un coup d’œil à droite !

Chacun penche la tête pour donner plus de sérieux au respect de l’injonction. Aucun obstacle en vue, la voie est libre. Pourtant, dans son souci de bien faire, le conducteur a oublié l’essentiel, tourner le volant. Il est déjà trop tard et la malheureuse automobile vient se jeter sur la façade de la première habitation. Tous phares allumés ! Un grand fracas de tôle retentit avant de rebondir en plusieurs échos. Un chien aboie, deux poules s’enfuient en caquetant, entraînant derrière elles leur chapelet de poussins jaunes. Une porte s’ouvre puis une fenêtre, laissant échapper quelques cris. Parmi ceux-ci une voix se détache qui interrompt aussitôt les autres :

- Vite, appelez les pompiers, y a du grabuge à l'intérieur !

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LA LIBERTE DES ORTEILS 

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J’ouvre la lourde porte en chêne et me retrouve face à la nuit, la rue, le froid. C’est chez moi. Je quitte un lieu chaud et hospitalier comme on se sépare après un moment de bonne compagnie. Celle-ci a été composée de trois comparses aux visages incertains, aux histoires secrètes. La route, même combat ! J’ai échangé du tabac avec l’un d’eux. Je crois qu’on l’appelait Réto, Véto, quelque chose comme cela. Il fumait du tabac gris et moi du blond. Ça m’a changé un peu : j’ai aimé l’âcreté de la fumée, la mouture moins fine que l’on sent davantage entre les doigts. Même si les miens sont gourds car trop en contact avec le froid. Février n’est pas des plus cléments cette année !

Il doit être sept ou huit heures. Le sac à dos suspendu à mes épaules me réchauffe. Il n’est pas très lourd mais contient toute ma richesse : une couverture, une paire de baskets, une chemise, des sous-vêtements et quelques paires de chaussettes. Sans oublier les ustensiles récupérés ici ou là et auxquels je tiens beaucoup. La veste de pêcheur que je porte par-dessus le pull épais en laine est un assemblage de poches cousues les unes aux autres et je ne m’en sépare jamais. Ce vêtement me sert de sacoche, tel un sac à mains pour une femme. Il recèle mille trésors. Mes doigts, protégés du froid dans deux plis d’étoffe, jouent avec le tube en fer blanc que m’a remis Véto. Hier soir à table, j’ai bu ses paroles. Il avait une façon bien à lui de parler de la route, qu’il comparait à un choix de vie. Je n’ai rien voulu lui dire de mon histoire, la sienne était tellement plus intéressante. Il nous a donné des trucs à lui pour pallier les aléas de notre condition incertaine et n’a eu de cesse de répéter sa recommandation principale :

- La propreté, c’est toute la dignité qui nous reste !

De même que les deux acolytes avec lesquels j’ai partagé la table du foyer, j’ai eu droit à mon morceau de savon et à trois gros comprimés. Avec en prime le tube en métal qui me permet de les protéger des chocs et de l’humidité. Notre bienfaiteur était vétérinaire dans une autre vie, pas moins ! C’est sans doute la raison pour laquelle on le nomme Véto. Logique. Je le revois encore faire rouler vers moi les comprimés sur la nappe cirée de la table. Il comptait avec application :

- Un, deux, trois.

Quand je l’ai remercié en glissant les médicaments dans le tube cabossé, il a ajouté :

- C’est avec ça que je soignais la fièvre des chevaux. Alors, si ça guérit un percheron, tu te doutes bien que ça te tirera de pas mal de mauvais pas !

Avec sa main calleuse, immense, il a saisi mon avant-bras, l’a serré fort pour retenir mon attention :

- Ne t’en sépare jamais et économise-les. Je n’en ai plus d’autres à partager.

Je lui ai alors roulé une cigarette qu’il a fumée en silence. On n’a pas reparlé de la soirée. Je crois que c’est lui qui est parti ce matin avant nous tous. Il avait une façon bien à lui de tousser, comme si le souffle venait du ventre. Son état de santé ne plaide pas en faveur de ses talents de médecin. Mais, après tout, ce n’est qu’une mauvaise toux de fumeur, celle qui vous arrache la gorge de bon matin. Je la connais bien puisque moi aussi je taquine la cigarette !

Les pavés sont glissants et je reviens à la réalité du moment. Ne pas trébucher ni, plus grave, risquer une entorse. Je ralentis mon pas en veillant à économiser le talon de ma botte, celle de droite. Il est abîmé et je ne voudrais pas risquer de le perdre dans une fente ouverte entre deux galets mal jointés. Lorsqu’on vit dehors, on apprend la mesure de chaque geste. Le danger peut venir de partout, si l’on n’est pas attentif. Mais c’est aussi la force de l’homme que de pouvoir se concentrer, anticiper, être à l’écoute. Ce n’est pas la marche qui fatigue le plus, mais la nécessité de garder les sens en éveil, pour déceler les signaux d’alarme potentiels.

Un camion poubelle est stationné au bord de la rue et deux éboueurs vident consciencieusement les containers dans la benne. Je les salue de la main et ils me répondent de la voix, plus habituée que la mienne à monter en gamme. Le plus élancé me lance une demi-flûte qu’il vient d’extraire d’un emballage éventré. Je la glisse dans mon sac à dos sans m’arrêter de marcher. Le camion vire à droite et je continue de longer le boulevard. Des véhicules circulent lentement et les phares m’éclaboussent de leurs halos blancs. J’imagine des pères de famille qui partent au travail, des jeunes femmes qui somnolent encore dans un nuage de parfum.

- La propreté, c’est toute la dignité qui nous reste !

J’entends encore Véto prononcer ces paroles, lentement, ses grands yeux noirs fatigués posés dans les miens. Hier soir, avant de dormir, j’ai pu prendre une douche, changer mes vêtements. Je me sens bien, ce n’est pas tous les jours ainsi. Je n’ai pas d’après-rasage et encore moins d’eau de toilette mais je fleure bon le savon au miel ! Comme les vêtements qui ont séché sur le radiateur après les avoir lavés dans le creux du lavabo.

La voie s’élargit en s’éloignant du centre-ville et je prends de l’altitude. Le matin se pose sur la colline vers laquelle je me dirige et je frissonne. Mélange de froid et de saisissement. Un ourlet rose caresse les courbes du relief tel un ruban de braise. Quelques flammes légères s’en échappent et tentent d’embraser le ciel encore endormi. Deux merles sifflent leur admiration en s’envolant devant moi. Je les laisse brûler leur vie et m’arrête pour m’imprégner de la féerie des lieux. D’un geste machinal et bien réglé, je roule une cigarette avec le restant de tabac gris que m’a échangé Véto. Et c’est en pensant à lui que j’aspire avec délice une première bouffée de nicotine pour saluer la naissance de cette journée ordinaire.

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LE REVE DU CHAT

Les confettis sur le bitume apportent une touche irisée. La danse des balayeuses anime désormais la ville en ce lendemain de fête. Comme le veut la tradition, Mirandou a été sacrifié, hier soir, sur l’autel des flammes et des pétards : grosse tête grimaçante et corps imposant, il incarne les mauvais esprits dont on se protège en l’immolant pour donner naissance au prochain carnaval.

Les rayons bas du soleil couchant se faufilent avec peine entre les ombres grandissantes qui envahissent le Garde-Temps. Debout à l’arrière de l’estafette, Bruno s’active devant le four. Les premières pizzas seront bientôt prêtes et il ne faut pas prendre de retard. Même si le lundi est souvent un jour creux ! Voilà déjà plusieurs années que le pizzaïolo a aménagé l’antique véhicule, acheté une poignée d’euros à un vieux missionnaire revenu d’Afrique. La couleur safari de la carrosserie, imitant le pelage du zèbre, donne au camion-pizzas une touche inimitable qui l’a rendu très populaire dans la cité. Pour rajouter un peu de folklore, Bruno a osé cette enseigne : Pizz’Afrique ! Il faut dire qu’il n’est pas peu fier de l’effet du fourgon dans le regard des touristes venus goûter au charme du Meygal. Avec son commerce gourmand, notre homme est connu comme le loup blanc…

Sept heures sonnent au clocher de l’église, de style gréco-romain, et Bruno s’étonne : Josette est en retard ! La place est déserte et seul le vent propose quelques mouvements de feuilles mortes, quelques envols de confettis égarés. Le hayon levé devant la banque en bois offre aux clients un abri à l’arrière du véhicule. C’est donc là que se présente Josette en montant prestement sur le marchepied. Un voile de nylon dans les cheveux peuplés de bigoudis, elle ne passe pas inaperçue :

- Bonsoir Mousse !

- Bonsoir Josette !

- Je suis en retard, désolée.

- Ce n’est pas grave, votre pizza est prête.

Bruno connait les habitudes de ses clients. Josette commande chaque lundi une pizza niçoise sans anchois. Allez donc savoir pourquoi elle a choisi cette recette. Vous mangeriez une potée sans chou ? C’est toujours avec la même exubérance qu’elle engage la conversation :

- J’ai déjà dû vous dire ce qu’il y avait dans le temps sur cette place…

- Oui, Josette, vous me l’avez déjà dit plusieurs fois…

- C’était ici le semi-tiers.

- Ce mi-tiers vaut 0,165 si je ne m’abuse !

Le code est bien établi et le rite de cette conversation hautement arithmétique étonnerait le premier comptable venu ! Josette n’a jamais su prononcer le mot « cimetière » et Bruno s’en amuse chaque lundi soir. Ce qui attendrit Josette bien évidemment !

- Toujours est-il qu’autrefois, l’esplanade prenait garde au temps des morts, avance Josette.

Bruno sourit et poursuit sans transition:

- On nous annonce de fortes averses pour demain matin…

- D’ici là que ce ne soit pas la neige !

- En avril, ne te découvre pas d’un fil…

Mais la cliente s’en va déjà en direction de Chaussand, une boite en carton odorante à la main. Bruno la regarde partir en étalant une boule de pâte sur le plan de travail. En observant le tourbillon coloré que provoque le vent sur un tas de confettis oubliés, il réfléchit : cette valse irisée évoque pour lui un souvenir récent. À croire que le défilé carnavalesque d’hier a laissé au pizzaïolo quelque empreinte :

- Cela remonte à la nuit dernière, constate-t-il intérieurement en se lissant la moustache. Un rêve sans doute !

Pourtant, le travail n’attend pas et il doit préparer encore trois pizzas. Sur la pâte étalée qui deviendra orientale, l’artiste du fournil dispose les ingrédients sur un lit de sauce tomate : merguez, oignons, poivrons, olives. Une pluie d’herbes de Provence en poudre apporte une nuance verte qu’une tempête de gruyère recouvre de tout son moelleux. C’est prêt ! Bruno enfourne sa réalisation en même temps qu’une préparation plus locale qui attendait son tour. C’est la préférée de ses clients, celle-là, et il la connaît par cœur : fourme d’Yssingeaux, lentilles du Puy, saucisson de Saint-Maurice, tomate et Comté.

Une douce odeur de cuisson envahit l’habitacle en même temps qu’une chaleur bien agréable. Bruno travaille en tee-shirt et apprécie la température de son coin-cuisine monté sur roues. Il ne restera plus ensuite qu’à préparer une « chèvre » et le tour sera joué. Sauf à espérer quelques commandes supplémentaires, cette soirée de premier jour de la semaine sera fidèle à son habitude, ennuyeuse.

Sorti du vieux transistor, un air d’accordéon lance ses notes de folklore à la nuit tombante. Bruno tape du pied, esquisse un pas de bourrée puis s’arrête soudain. Il vient de se rappeler le songe de cette nuit : il a bien rêvé du carnaval mais, comment dire, quelque chose ne collait pas : des images du défilé, du mouvement, de l’agitation même… Il sourit de ce moment de perplexité et se rassure intérieurement :

- C’est bien le propre des songes, des instants vécus puis revisités à la sauce de la fantaisie étoilée !

Bruno sort les pizzas et les dispose à l’intérieur des boîtes en carton ouvertes. Il s’en offrirait bien une part, lui aussi ! Ses yeux se posent sur le rouge vif des morceaux de poivron et sur le noir brillant des olives. Et c’est alors que l’étrangeté lui saute à la figure, comme un ressort dansant au-dessus de son étonnement : il a fait un rêve qui n’avait pas de couleurs !

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VICTORINE

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 Les alouettes dispersent de part et d’autre du chemin les trilles de leur chant mélodieux. Elles s’envolent en mouvements de plumes pour approcher le soleil généreux de ce mois de juin 1898.

 Assis à l’avant du char en bois, Jean-Marie Dantony guide la paire de vaches qui tire l’attelage. Le convoi n’est pas très lourd et la pente est douce, tout va bien. Les deux grandes roues serties de fer grincent sur les pierres qui affleurent sur le sol sableux. En paysan avisé, Jean-Marie fait les comptes dans sa tête : on est vendredi 17 juin, la fenaison commencera cette année avec un peu d’avance. Si le temps s’y prête, il y aura du mal de fait d’ici les feux d’artifice du 14 juillet ! Quelques outils neufs brillent de mille feux, à l’arrière : une faux, deux fourches, - en fer s’il vous plait-  et deux râteaux dont les dents neuves ne demandent qu’à mordre l’herbe !

 Jean-Marie revient du bourg de Saint-Pierre-du-Champ en sifflotant. Il a récupéré la provision de pain de la semaine, cuit au four banal du Coudert. Celui-ci a été construit depuis bientôt trois ans : Pierre Ayel et la municipalité ont pour une fois fait preuve de bon sens ! Les quelque 1536 âmes de la commune y trouvent leur compte. Et que dire des aubergistes et surtout de leurs clients. Rien de meilleur qu’un casse-croûte avec du bon pain bien levé ! D’un revers de la main, Jean-Marie ne peut s’empêcher de caresser la croûte blonde qui chante encore dans le sac de toile. L’eau lui monte à la bouche. Il devra pourtant se contenter de son mégot et de l’âcreté du tabac gris pour occuper ses papilles gustatives.

L’attelage atteint bientôt le Montat. Ce promontoire, au-delà du bourg de Saint-Pierre, domine légèrement les alentours et permet au passant de se repaître d’une vue imprenable. Les prés glissent le long des vallons arrondis. Ils s’arrêtent en atteignant les fermes et constructions en granit du village de Vermoyal. La vague du vent dans les herbes mûres reprend au-delà, se disperse à gauche et à droite et escalade les monts qui entourent l’Arzon puis la Loire. Plus loin dans la brume, on devine les pointes du Mézenc, les sucs du Meygal et tout le plateau volcanique qui domine Le Puy-en-Velay. Jean-Marie ne se lasse pas de ce paysage que le soleil rend ce matin plus chatoyant. Il aime l’été, la saison de la vie. C’est un homme dans la force de l’âge, époux et déjà père d’une petite Mathilde. Pas très grand, mais bien planté sur des jambes musclées, il dégage la force naturelle d’un gars de la campagne et ses sourcils épais soulignent un regard clair et franc. Il en impose, comme on dit, et n’a pas besoin d’en rajouter. Les yeux pétillent même un peu plus qu’à l’accoutumée. Peut-être est-ce le canon de vin, partagé tout à l’heure avec l’Auguste ? A moins qu’il ne s’agisse des événements qui se préparent…

La fenaison occupera bien son monde, c’est sûr, mais il en est une qui devra faire, pendant quelque temps, le foin buissonnier.

- C’est ma Lucina, la pauvre femme !

 Le paysan sourit intérieurement en imaginant la silhouette inhabituelle de la maîtresse de maison. Ronde comme une barrique, portée par des jambes minces et une ossature fine. Ses rondeurs lui donnent pourtant bonne mine. Elle est enceinte jusqu’aux dents et dopée aux hormones de croissance ! Aux dires de la Thasie, qui fait un peu office d’infirmière et de guérisseuse, elle devrait même accoucher avant les feux de la Saint-Jean.

 Jean-Marie a acheté une tablette de chocolat à l’épicerie. Il est tout aise en imaginant le sourire qu’aura tout à l’heure sa chère Lucina : les bébés en venant donnent de drôles d’envie aux femmes. Il est un peu rodé cette fois-ci. Pour la grossesse précédente, avant l’arrivée de Mathilde, Jean-Marie a dû accompagner son épouse à manger presque quotidiennement du poulet ! La basse-cour y est passée, à l’exception de trois pondeuses qu’il a bien fallu préserver du carnage !

 L’attelage ralentit à l’entrée du village, en passant devant le travail à ferrer. Cet espace, aménagé sous un bâti robuste, posé sur quatre piliers en bois de large section, a accueilli la semaine précédente la Marquise. La vache, située à la droite du joug, doit avoir bonne mémoire et se remémore les brassées de trèfle que le maréchal ferrant lui avait donné pour la tranquilliser. Entravée à l’aide de sangles et de ventrières, elle ne risquait pourtant pas d’aller bien loin. L’expérience en tout cas n’a pas laissé un mauvais souvenir au ruminant qui lance des coups de tête désespérés vers ce lieu de ravitaillement potentiel :

- Là, là, bellamin la Marcade ! (*) (en bas de page (*) : Là, là, doucement la Marquise). Jean-Marie joue de la longe et du bâton pour diriger les opérations. Avec l’impulsion qu’il donne au geste et à la voix, le char bifurque à gauche et entre dans la cour pavée de la ferme. Le paysan arrête les bêtes sous le grand marronnier et retrouve la terre ferme. Les sabots claquent sur les pierres plates et les pas s’accélèrent. Il ne faudrait pas… Un pressentiment passe sous le béret du futur papa qui se gratte la tête. Il pousse la porte d’entrée de la maison en pierre et se retrouve nez à nez devant la Thasie. Elle l’arrête du bras :

- Pas d’homme ici !

- Mais, où est ma Lucina ? s’inquiète Jean-Marie.

- Elle est bien occupée !

Devant le regard incrédule de l’intrus, elle croit bon d’ajouter avec un grand mouvement de robe :

- Les douleurs ont commencé.

Jean-Marie quitte la cuisine. Il lui a semblé voir Delphine, la sœur de Lucina, de deux ans sa cadette. Elle s’active devant le fourneau, remplit une bassine d’eau chaude et garnit le foyer.

Le paysan retrouve la cour ensoleillée. Il cligne des yeux et ajuste son béret. Il entend tout près la voix claire de sa petite Mathilde et tourne la tête. Installée dans les bras de sa grand-mère, elle donne aux lapins leur brassée de luzerne et les épluchures du dernier repas. Ceux-ci ne semblent pas étonnés de l’heure inhabituelle de cette collation. Ils font pourtant preuve d’impatience en piétinant les maigres rations que Mathilde distribue de ses petites mains. La grand-mère vient à son aide et se montre plus généreuse. Le fourrage se trouve bientôt installé en bonne place au milieu des cages en bois.

Jean-Marie n’a pas le temps de s’attendrir devant ce spectacle champêtre. Des cris viennent de la fenêtre entrouverte du salon. Il y ajoute les siens :

- Lucina, Lucina, ça va ?

- Elle ne peut pas vous répondre, que diable ! Fichez-lui un peu la paix !

La Thasie n’est pas réputée pour faire dans la dentelle. Les ménagères qui s’installent chaque après-midi en couvige (*) (note en bas de page (*) : terme populaire qui désignait un groupe de dentelières) devant la croix du bourg peuvent en attester : elle ne fait pas partie de leur équipe de dentelières ! C’est donc la mine penaude que le maître des lieux pénètre à l’intérieur de l’étable. S’occuper l’esprit ! Il lui faut trouver un travail assez long, mais pas trop. Juste le temps… De nouveaux cris montent du lit du salon dans lequel Lucina entre en couches.

En cet après-midi ensoleillé, les vaches paissent en contrebas de la ferme. Rien à faire de ce côté-là. Les emplacements sont déserts et les licols détachés. Quelques poules picorent autour de la rase dans laquelle s’écoule le purin. Elles s’éloignent au bruit des sabots de Jean-Marie qui s’approche de la soue. Construit avec des barrières de planches noircies par les années de service, cet espace étroit est dévolu au porcelet, unique représentant de son espèce. Il salue de quelques grognements amicaux le pas de son maître. Jean-Marie est heureux de trouver quelqu’un à qui parler :

- Mon pauvre, on est là, tous seuls comme deux couillons !

Le jeune animal ne manque pas d’acquiescer. Il en rajoute même, saluant ainsi à sa façon la poignée de grains écrasés qui lui tombe du ciel. Mais notre homme ne tient pas en place et retourne à la lumière. L’attelage ! Il faut détacher les bêtes et les emmener au pâturage. La Marquise  ouvre de grands yeux inquiets et meugle en voyant arriver son maître :

- Là, là, du calme !

Après avoir défait les sangles du joug, Jean-Marie pousse les bêtes avec la longue perche de noisetier qui lui sert d’aiguillon. Perlette et Médor, les deux corniauds de la maisonnée, ne sont pas en reste. Ils donnent de la voix et mettent du cœur à l’ouvrage. Au besoin, un coup de dents dans les jarrets, histoire de se montrer plus convaincants ! La paire de vaches rejoint bientôt ses congénères qui ne prennent même pas le temps de lever la tête. Il y a mieux à faire, s’en mettre plein la panse !

De nouveaux éclats de voix précipitent Jean-Marie dans la cour. S’y mêlent des cris enfantins qu’un papa reconnaîtrait entre tous. Thasie ouvre grand la fenêtre et lève ses bras nus et mouillés :

- Ça y est, ça y est, tout va bien.

Puis elle ajoute avec un large sourire :

- C’est une fille !

Jean-Marie comprend qu’il peut entrer à présent, l’affaire des femmes est maintenant  terminée. Timide et gauche, il ose un regard par la porte du salon. Thasie et Delphine encadrent de leurs sourires une Lucina apaisée, mais en nage. Le lit défait traduit l’agitation qui a régné ici il n’y a pas si longtemps. Emmailloté dans des langes serrés, un bébé repose dans les bras tremblants d’une mère épuisée. Elle cherche le regard de son homme et le trouve enfin. Comme un moment de trêve, il lui donne la paix. Jean-Marie s’approche, le béret à la main, comme à l’église. Geste attendri qui traduit le respect. Il plonge son regard dans celui qui l’implore et sourit à son tour :

- Ma Lucina, tu as bien dû batailler !

- Oui mon homme, mais cette bataille-là est finie.

Jean-Marie ose alors un regard timide vers ce bébé qui sera aussi le sien. S’approchant du bambin, une larme au coin de l’œil, il s’extasie :

- C’est une bien belle victoire !

Puis, il se ressaisit et ajoute, tout en enfonçant une grosse main dans la poche de son pantalon :

- Je t'ai rapporté du bourg un peu de chocolat.

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LE CUEILLEUR DU PETIT MATIN 

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 Une fine couche de neige recouvre les pavés de pierre de la chaussée. La rue est déserte, il n’est pas encore sept heures. Le toit de la tour Pannessac est orné de givre. Près de cette ancienne porte royale de la ville, les pneus du camion impriment leur passage sur le sol blanc et froid. Debout sur le marchepied, côté droit comme toujours, je découvre ces images d’un matin ordinaire. Peut-être pas ordinaire pour tout le monde, d’ailleurs. Noël a éteint ses lumières féeriques hier soir. C’est un lendemain que je n’aime pas beaucoup. On dirait que la magie s’est envolée et que le froid a pris de nouveau possession des lieux. Pourtant il neigeait hier aussi et le vent de nord piquait les yeux. Même scénario aujourd’hui, le temps a, lui au moins, de la suite dans les idées. J’ai oublié mes gants et mes doigts sont gourds. Surtout ceux de la main droite qui restent figés contre la poignée métallique. Malgré le froid, il faut bien que je reste accroché si je ne veux pas tomber à la renverse. La renverse ! C’est là tout mon spectacle. Des images d’arrière-plan avec un bruit sourd de moteur. On ne regarde pas devant soi mais seulement en arrière. Dans le meilleur des cas sur le côté.

 Des sentinelles grises nous attendent sur les trottoirs déserts. Immobiles et droites, elles portent le même uniforme sombre et le casque marron par-dessus. Conteneurs en plastique avec deux roulettes noires. Comme des chaussures. Leurs bras croisés forment une poignée horizontale que nous utilisons pour les déplacer. Poubelles, poubelles, toujours des poubelles. ça dépasse des couvercles. Il y a des emballages de toutes sortes, des papiers cadeaux roulés en boules, des nappes tâchées et des cadavres de verre. Bouteilles de vin et de champagne : l’eau a eu des difficultés à se faire une place sur les tables de fête.

Je déteste Noël et encore plus le lendemain. Je suis seul chez moi ce jour-là, pas plus de famille pour m’entourer que les autres jours. Bonnard, mon coéquipier de cette tournée n’est pas de meilleure humeur que moi. Il fulmine même tout haut :

- Satanés épines de sapins, ça pique les doigts !

D’un geste précis, dû à la force de l’habitude, il lance deux squelettes d’arbre devant les mâchoires du mécanisme de compactage. Un tas d’épines vertes reste sur le sol poudré de neige. La machine broie les branches avec un bruit sourd et régulier. J’approche une poubelle et la fixe au lève conteneur. Bonnard effectue les mêmes gestes, avec le même tempo. J’aime bien travailler avec lui, on n’empiète pas sur les tâches de l’autre. C’est déjà ça. Pour le reste, pas grand-chose à se raconter. De toute façon il faut éviter de parler quand il fait froid le matin. L’air glacé prend alors un malin plaisir à venir vous enflammer les bronches. Le nez coule parfois. Essuyer la goutte d’un revers de manche ne peut se faire qu’à certains moments, lorsque le camion redémarre. Debout sur le marchepied, on a alors un peu de temps. Se méfier également du gercement des lèvres. Il faut parler sans trop ouvrir la bouche. On communique avec le regard, parfois un geste du bras :

- Qu’est-ce que tu fous ! Cette poubelle est de ton côté, j’ai assez à faire du mien !

- C’est bon, c’est bon.

Je suis passé maître dans l’art d’esquiver les attaques. Attaques verbales sans un seul mot prononcé. Tout est dit dans un mouvement d’épaule, un moulinet de bras ou un regard d’exaspération. Je réponds par des gestes appuyés. La poubelle claque contre le lève conteneur. Au besoin, je la pousse du pied. Les semelles dures des chaussures de sécurité cognent avec bruit contre la paroi de plastique. Je marque mon territoire. Ce que je préfère, c’est quand Bonnard ou un autre laisse traîner ses mains sur mon passage. Je prends alors un malin plaisir à les heurter avec les bacs roulants. Il faut se faire entendre et j’ai appris à le faire sans dire un mot. Ils respectent alors les distances de sécurité !

 Le camion va bientôt atteindre la place du Martouret. Juste le temps de laisser vagabonder mon esprit au temps des heures sanglantes de la révolution française. Il faut dire que cette place avait accueilli pendant de longs mois la guillotine. Depuis que j’ai lu cette information dans un article estival du Veilleur, le journal local, je n’arrive plus à me défaire de cette évocation funeste. Le camion vire à gauche et emprunte la voie pavée qui s’élève pour atteindre la rue du Collège. Je n’aime pas cette rue. Les gens du coin font déféquer leurs chiens sur les trottoirs. On en récupère sous les souliers et si je n’y prends pas garde, j’en emmène jusque dans l’escalier de l’immeuble. Imaginez la tête des voisins ! Sans parler de l’odeur. Ces chers animaux de compagnie ont le tube digestif délicat. Améliorez l’ordinaire de leurs repas avec une terrine de saumon, de crabe ou de gibier, c’est la diarrhée assurée ! Nous sommes justement au lendemain d’une fête, alors méfiance. Ce matin, le ramassage des ordures se passe, ma foi, sans encombres. Je récupère même au passage deux baguettes de pain entières que j’enfonce dans le sac de jute. Le fameux sac que j’accroche avant chaque tournée et que je ramène chez moi, toujours empli de choses et d’autres. Je suis depuis longtemps un précurseur. Le développement durable, je ne connais que cela !

Rue après rue, poubelle après poubelle, nous parvenons enfin au bas du boulevard Carnot. Déserte et balayée par le vent venu du nord, la place de la Libération est froide et vide. Le camion s’arrête devant le banc de pierre, comme à chaque fin de tournée. Je descends du marchepied et salue Bonnard du bras. Un signe de tête me répond, accompagné d’un léger coup de klaxon. L’au revoir du chauffeur. On ne le voit presque pas et pourtant, il fait partie lui aussi de l’équipe. Capitaine d’un vaisseau vert aux bandes réfléchissantes rouges et blanches, il rythme la tournée de ses freinages et de ses accélérations. Pour ma part, ce que je préfère, ce sont les coups de sirène répétés lorsque le camion recule. Avec les lumières orangées du warning et du gyrophare mêlées, il faut bien avouer que ça en jette ! Suffisamment en tout cas pour inspirer prudence aux rares piétons ou automobilistes que nous rencontrons.

 Je longe les immeubles en remontant le boulevard et rejoins bientôt l’avenue de la Cathédrale. Peu de monde dehors. Période hivernale oblige et cinquième semaine de vacances. Je contourne par la droite la place des Tables et avale la pente de la rue Adhémar de Monteil. Un bel effort quotidien ! En atteignant la place du Greffe, je croise le voisin du quatrième qui part acheter son pain. Avec un regard inquisiteur sur le sac de jute que je porte sous le bras, il me lance les cordialités d’usage :

- Salut Zizi, t’as fini la journée ?

- Oui, Richard. Pour aujourd’hui en tout cas.

Je ne m’arrête même pas pour lui serrer la main qu’il m’a tendue, avec indifférence. De toute façon, je l’ai vu trop tard. J’atteins la rue des Pèlerins et l’immeuble ancien à l’intérieur duquel je vis. Ce n’est pas le grand luxe et l’architecture n’a rien d’extraordinaire. Rien à voir avec le porche imposant de la cathédrale qui est un peu plus haut au bout de la rue. Je monte les deux marches de pierre et pousse la porte cochère. L’odeur de soupe de légumes de la mère Emilienne m’accueille avec exubérance : toujours excellente cuisinière, avec l’expérience de ses quatre vingt quatorze printemps ! Quelques marches à gravir encore pour atteindre l’étage et je suis arrivé !

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L'EVASION DE DELPHINE

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(...) J’emprunte déjà la route goudronnée qui descend entre les bois de pin en direction de Saint-Georges-Lagricol. Un camion arrive tout à coup dans un vacarme assourdissant. Je sursaute et ce n’est pas étonnant. C’est un grumier ! De longs et immenses troncs de sapin forment un attelage imposant. La cabine de conduite en paraît presque ratatinée. Je dresse la canne en l’air pour inviter le conducteur à ralentir. Voilà-t’y pas qu’il s’arrête !

Clopin-clopant, me voici bientôt près de la portière. Un bras velu s’en échappe et d’une voix douce, mais ferme, le pilote m’interpelle :

- Eh, Mamie, vous ne vous seriez pas perdue ?

- Que non pas, mon brave, je suis en marche.

- Et pour aller où, à cette heure ?

- À La Chaise-Dieu, pardi !

- De ce pas vous n’y êtes pas encore.

- C’est bien pour cela que je vous laisse. Au plaisir !

Je n’ai pas de temps à perdre avec toutes ces jérémiades. Le camion est dépassé et je m’approche du bord de la route. Le camionneur siffle et m’interpelle une nouvelle fois :

- Montez va, je vous emmène.

Je n’y avais même pas pensé : l’idée est bonne, ma foi, je ne vais pas faire de manières :

- Pourquoi pas. Vous y allez ?

- Pas tout à fait, mais je ferai un crochet.

- Pour ce qui est de monter, faudra que vous m’aidiez un peu.

- C’est parti ma petite dame !

L’homme tire le frein à main et descend de la cabine. Il me rejoint et ouvre la portière côté passager. Le siège est bien haut ! Le chauffeur me regarde et se gratte les cheveux qu’il a cachés sous une casquette rouge à large visière. Puis il me prend dans ses bras et monte avec moi sur le marchepied :

- Installez-vous et prenez vos aises !

- Je vous fais batailler.

- Oh vous n’êtes pas bien lourde !

Il referme la porte et je le vois de dos. Il porte un blouson de cuir noir. Il y a un nom qui brille aux épaules, écrit avec des clous chromés. Même sans mes lunettes, je n’ai pas de mal à lire : TERMINATOR. Ce n’est pas de la rigolade !

Notre homme est déjà derrière le volant et nous voilà partis. Le camion danse dans tous les sens sur la route sinueuse. Je suis secouée de gauche à droite et m’accroche où je peux. Tout en conduisant, le chauffeur parvient à me mettre la ceinture de sécurité. À présent au moins, je suis soutenue par le dossier du siège ! Nous avançons , secousse après secousse, et tout en regardant la route, je me dis que décidément, nous ne sommes pas encore arrivés !

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L'ARBRE AUX MILLE ECUS 

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On ne voit plus les couleurs. Il n’y a pas le bleu du ciel ni le gris des nuages, le vert des arbres, l’ocre de la terre ou le feu d’artifice irisé des champs. Non. Il y a simplement la lumière ou son absence, l’éclat du soleil posé sur le désert de la nuit. C’est la première surprise. Il y a ensuite la sensation de l’air frais sur le visage. On le devine d’abord, avec étonnement, puis on s’habitue et l’impression de fraîcheur prend toute sa place.

C’est drôle de se dire qu’il fait jour partout sauf devant ses propres yeux. Parce que ça irradie de partout, c’est sûr. Une cloche au lointain balance ses coups à la volée. Dix, onze, douze. C’est bien cela, il est midi, ici, partout, et pour tout le monde. Ce que je préfère à cette heure-là, c’est l’agitation qui règne. Chacun regagne son domicile ou en tout cas cherche une table pour prendre le repas. La nature elle-même vit de toutes ses couleurs, de tous ses bruits et de toutes ses odeurs.       

Aussi, je prends pour moi en cet instant unique les bruits et les odeurs, puisque les couleurs ne me sont tout à coup plus accessibles. C’est d’abord le glouglou de l’eau qui ne coule pas très loin, aventure régulière qui alimente un bassin. C’est un concert léger de chants d’oiseaux. Je distingue facilement plusieurs cui-cui caractéristiques. La vie à la campagne laisse des traces indélébiles ! J’entends… oui, des moineaux, ils sont certainement les plus nombreux ici. Il y a aussi quelques mésanges, et je distingue parfois leurs petits cris délicats. Les rouges-queues lancent aussi leurs claquements de langue caractéristiques. Il doit y avoir, pas loin, des trous dans les murs environnants. C’est là qu’ils nichent et couvent leurs beaux œufs vert olive. Mais j’écoute surtout la douce mélodie d’un chardonneret qui est quelque part au-dessus de ma tête. Feuillage clair ou épais, je ne sais pas. Le léger vent s’y faufile en tout cas et m’offre en retour un souffle régulier. Les feuilles bruissent à leur tour et j’imagine la pluie qui tombe. Peu de feuillages rappellent à s’y tromper le chant de l’averse : je suis sous un bouleau ou un tremble. Hélas, je ne peux pas faire la différence en regardant le tronc : est-il blanc, d’aspect un peu strié et rugueux ou gris et plus lisse ?

C’est fatigant d’apprendre à se concentrer. On n’a pas l’habitude. Je suis pourtant immobile, planté debout, au milieu sans doute de l’allée de sable fin. Le fameux silence fait de mille bruissements ! Vague souvenir d’école, et des vers de quelque poète célèbre dont j’ai pourtant oublié le nom. Le nez aussi n’est pas en reste et capte un riche bouquet d’odeurs éparses : terre mouillée, herbe coupée, parfum de buis, plantes mûres et leurs feuillages sans doute agrémentés de graines et de baies. Je réalise que je ne suis pas un spécialiste en horticulture, et serais en cet instant un bien piètre pépiniériste !

Cette courte marche m’a beaucoup fatigué et je dois à présent me reposer un peu. Mais où me diriger ? C’est quand même génial les yeux, lorsqu’ils fonctionnent ! Il suffit de chercher d’un regard un banc posé dans un coin tranquille et si possible à l’ombre. Pendant le temps de midi, c’est préférable ! J’entends bien autour de moi des voix. Mais elles sont assez loin, je ne vais donc percuter personne ! Alors j’avance encore, démarche mal assurée qui glisse sur le sable, puisque le sable est le seul repère tangible dans ce jardin public. Le crissement de mes pas est un bruit familier auquel je m’accroche.

Je frôle soudain au niveau du genou droit quelque chose de dur qui glisse avec mon pas. Sensation nouvelle et difficile à interpréter. De quoi peut-il bien s’agir ? Ce n'est pas simple de penser vite. On sent comme un besoin urgent de savoir. Mais comment faire ? Il m’avait pourtant dit de faire confiance à mon instinct, et de laisser libre cours à mon esprit :

- Tes sens seront tes meilleurs alliés.

- Facile à dire…

- Il suffit de te faire confiance.

- C’est pas très compliqué.

- Détrompe-toi, au début on ne sait pas s’écouter. On se raccroche seulement au fait que l’on peut entendre.

- Je ne comprends pas.

- Tu sais, on entend des bruits et on interprète. Cela donne plein de repères, mais mange aussi toute l’énergie. Alors être à l’écoute de ses propres sensations, au début, c’est impossible.

- Il faudra donc que tu m’apprennes.

C’est ainsi que le rendez-vous a été donné dans ce jardin public que nous connaissons tous les deux : la cour intérieure du Palais Saint Pierre. Pour lui, c’est facile, il est lyonnais depuis toujours.

Tout s’éclaire tout à coup, si l’on peut dire. J’imagine avec délice que je frôle un banc. Ah ! S’asseoir enfin, c’est un réel gage de sécurité. Je vais me lancer dans une aventure secrète. Dans le meilleur des cas, je pose mes fesses sur les planches et appuie les reins au dossier. Rien de plus simple. Maintenant il ne faut pas trop penser à l’échec possible. Je n’entends pas d’eau qui coule autour de moi. Je ne devrais pas me retrouver le séant au frais, c’est déjà ça. Imaginez un peu la honte et le regard des gens, sans parler de la sensation de froid. Et puis marcher ensuite sur le trottoir sec et chaud en laissant des traces mouillées. On fait plus discret !

Mon petit père, il faut bien te décider. À défaut d’écarquiller les yeux, j’ouvre au maximum mes pavillons auditifs. Silence sur toute la ligne, si ce n’est un léger froissement dont j’ignore l’origine. Allez, il faut arrêter un peu d’imaginer le pire et faire enfin preuve d’audace. Si on peut parler d’audace. S’asseoir, il n’y a pas bien de quoi pavoiser. Allez c’est décidé. Un, deux, trois, je me lance.

- Ça va pas, non ?

C’est une paire de jambes qui se dérobent sous mes fesses. Quelle gaffe. À entendre la voix féminine, je viens de m’asseoir sur les genoux d’une Lyonnaise.

- Euh ! Excusez-moi, Madame.

- Merci pour vos excuses, mais faites attention !

- Je, je suis non voyant.

- Je le vois bien, mais tout de même ! La Terre n’est donc pas assez grande ?
- C’est navrant, je suis confus.

- Et si vous voyiez un peu l’état de mon journal.

- C’est un peu difficile !

- Oui, oui, désolée. N’en parlons plus.

En d’autres circonstances, j’éclaterais de rire, mais ce n’est pas trop indiqué. Je suis donc assis bien sagement à côté d’une femme offusquée. Elle me détaille des yeux, c’est sûr. Je sens son regard sur moi.

- Vous n’êtes pas du coin, vous.

- Non, en effet.

- Je ne vous ai jamais vu par-là. Des lunettes noires ici, on n’en voit pas beaucoup.

- Désolé, mais j’attends un ami.

Elle risque d’avoir un choc si elle apprend qu’il arrive avec sa canne blanche et tout le tintouin. Je vais quand même essayer de le lui dire. Mais elle interrompt mes pensées.

- Bon allez, moi je m’en vais, voilà votre compère.

- Ah bon, vous le voyez ?

- Oui, à son allure, je pense que c’est lui. Je vous laisse, des fois qu’il lui viendrait aussi l’idée de s’asseoir à votre façon !

Elle part et je l’entends encore grommeler :

- Tranquille nulle part !

Mon ami arrive et je me sens soudain en sécurité :

- C’est toi François ?

- Assieds-toi, Patrice, je suis là !

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LA BALADE DU CANTONNIER 

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Je m’appelle François. François Primier.

C’est un nom difficile à porter, et ceci depuis la prime enfance.

Imaginez les quolibets sur les cours de récréation : François Premier, primier de la classe, j’en passe et des meilleures. À l’adolescence, au temps de l’acné et des premiers poils au menton, ça n’a pas été mieux : combien de filles ont éclaté de rire lorsqu’à leur demande, j’ai donné mes coordonnées…qu’elles n’ont que très rarement conservées.

Aussi je suis seul. Je vis seul, à l’ombre de mes trente-cinq ans, dans la petite maison de pierres que m’a laissée ma mère décédée depuis bientôt quinze ans. Elle m’a légué son nom, qu’elle tenait de mon père, et ce prénom choisi sans hasard, l’association des deux formant un surprenant clin d’œil qui ne surprend plus grand monde depuis bien longtemps. Il faut dire que j’habite Saint-Pierre-du-Champ, un petit village caché entre deux monts d’Auvergne, entre verdure et rivière, tout au bout d’une route sinueuse et bosselée.

Dans cette enclave au progrès vivent quelque deux cents âmes qui toutes connaissent mon histoire et ne sourient pas plus que ça à mon passage. Il faut dire qu’on me voit souvent aller et venir sur le territoire de la commune, puisque j’en suis le cantonnier. On devrait dire l’agent technique, puisque c’est l’appellation qui apparaît sur la fiche de paie, mais cantonnier, ça a une connotation rurale plus en adéquation avec mon environnement.

Mon environnement actuel, c’est l’été. L’été en Auvergne, ça commence à la fin du printemps et ça se termine au quinze août, juste avant les orages forts qui amènent fraîcheur et humidité. Je vais donc sur les chemins de l’été, emportant mon entrain sur un vélo ancestral et accrochée à l’arrière, une carriole bringuebalante chargée de plants de fleurs à disposer en différents points stratégiques de la commune. C’est le travail saisonnier du moment, et je m’y emploie avec d’autant plus de zèle que j’adore le contact de la terre. Mes mains s’y faufilent, s’en emplissent les ongles, et je goûte parfois à pleine bouche le terreau parfumé des bois ou le sable fin et blond de la rivière. La rivière, voici encore un lieu où j’adore aller, écouter le murmure de l’eau, faire la sieste à l’ombre des pruniers sauvages et des saules pleureurs.

Mais aujourd’hui, c’est plantation de géraniums dans le grand bac en pierre de la fontaine du village. Elle ne coule plus depuis longtemps, depuis que la pompe d’alimentation a cessé de fonctionner. Les sources mécaniques n’ont pas la même longévité que les sources minérales…

Il existe plusieurs variétés de géraniums - de pélargoniums pour les initiés - : le géranium zonal que l’on plante à l’horizontale dans les massifs, c’est mon travail du moment, le géranium lierre qu’on laisse glisser le long des suspensions arrondies pour habiller les façades ou les lampadaires. Et surtout une multitude de couleurs à confondre et à mêler, pour le plaisir sans cesse renouvelé d’autochtones habitués ou de visiteurs en partance : le rouge vif ou plus timide, les différentes nuances de rose, le bleu étonnant, et entre ces tonalités opposées, toutes les gammes de mauve et de violet. J’aime allier ces teintes successives au vert constant de leur feuillage et ne me lasse jamais de ce réel travail de création. Je suis l’artiste de l’éphémère, le compositeur d’une seule saison, le chantre de la nature et l’ouvrier aux mains sales. Je suis tantôt l’un, tantôt l’autre, et j’aime à reprendre l’ouvrage, une fois son effet passé.

 Mais avant de créer, il faut défaire, et pour moi défaire signifie recycler : quel plaisir alors de sauver les plançons d’une mort certaine en déchetterie pour les offrir à mes voisines. Mais n’allez pas croire que ces cadeaux m’autorisent des faveurs coquines de leur part, quand bien même elles le voudraient elles ne le pourraient plus. Mes voisines sont octogénaires pour le moins, vivent une vie de couple avec leur chat ou leur chien, leurs poules ou leurs lapins, le tout cohabitant parfois dans le plus triste dénuement.

Alors, offrir un massif de fleurs recyclées à ces femmes égarées dans un siècle qui n’est plus le leur, c’est la bataille de boules de neige donnée aux Africains, une rivière d’huile brûlante serpentant la banquise ou les pluies cévenoles ruisselant sur le désert du Ténéré : le p-l-a-i-s-i-r à l’état pur.

C’est en pensant à l’une d’elles que j’ai creusé aussi une large fosse dans le sol dur et sec du vieux cimetière. J’appelle ainsi, comme tous les gens du village, la partie basse de celui-ci, où s’additionnent les tombes plus ou moins anciennes, emplacements entourés de murets, de barrières métalliques ou de haies. La partie haute du cimetière, c’est le quartier résidentiel des plus riches, les caveaux blancs ou gris de marbre fin s’y disputent l’apparat.

La pauvre Julia a fait son temps, elle a plié son parapluie, elle est allée rejoindre son cher Clément qui l’attendait depuis la fin de la dernière guerre, ou celle d’avant, encore jeune et gaillard dans son bel uniforme de parade.

La Julia habitait non loin de chez moi, et je me souviens lui avoir parlé une dernière fois en modelant sa dernière demeure : où voudrait-elle avoir la tête, au nord pour dormir en paix, ou à l’ouest pour profiter davantage des rayons du soleil. À moins qu’elle ne préfère l’est et ses levers de soleil flamboyant sur les contreforts des hautes montagnes enneigées et paresseuses. Julia me fit comprendre qu’elle recherchait avant tout la tranquillité, et j’ai pris garde à disposer le cercueil de telle façon que son visage endormi le reste éternellement, à l’ombre qu’elle serait d’un if presque centenaire. Je crois qu’elle a dû m’en savoir gré, elle qui portait toujours en été un large chapeau de paille serti d’un épais ruban bleu marine : elle est venue en rêve tantôt m’apporter son plus beau rire édenté et toute sa gratitude…

Je sommeillais alors au pied du pont de l’âne, un édifice ancien près duquel se noya un soir un malheureux équidé, lui laissant à tout jamais ce nom sobre et curieux. Le scellement de quelques-unes de ses pierres laissait à désirer, et j’ai dû refaire les joints, traitement préventif qui éviterait de plus sérieuses réfections. À la fin de ces menus travaux, j’ai pris soin, comme il se doit, d’immortaliser l’instant en gravant sur le ciment mes initiales et la date du jour. N’avez-vous jamais rencontré dans la campagne ces inscriptions étranges que l’on trouve parfois, au hasard des monuments et des murets, des croix ou des lavoirs, des abreuvoirs et autres constructions de pierre. La pratique est très répandue dans la profession même si nous ne sommes pas des Compagnons du Devoir !

Au réveil de cette « rencontre » avec la Julia, j’ai décidé d’aller taquiner la truite : je sais que quelques spécimens dorment sous d’énormes pierres plates, à l’ombre fraîche et silencieuse du pont, parmi l’eau qui dort et s’étale lentement, par delà une cascade au large sourire d’écume. J’aime sentir leur vie frétiller entre mes doigts, ferme et douce. J’en tiens une ! Elle s’agite, se libère, se retire. Je la prends à nouveau. Elle s’apaise, s’habitue, je la serre et la sors de l’eau : elle doit bien mesurer vingt-huit centimètres. Elle va rejoindre deux de ses comparses dans la sacoche de mon vélo, sur un lit frais et odorant d’ajoncs et de serpolet mêlés. Je peux maintenant m’en retourner. Cette journée de labeur s’achève. Juste un petit passage à la mairie pour connaître l’emploi du temps du lendemain, ou quelques tâches urgentes à réaliser encore avant mon départ.

Non, rien à signaler. Je rentre chez moi.

Surprise : sur mon chemin, une roulotte est arrêtée. Des hommes à la peau sombre comme leurs cheveux s’affairent en maugréant autour d’une roue mal en point. Je propose mes services. On me laisse faire, tandis qu’une jument et son poulain profitent de l’herbe tendre du bord de route. Ma caisse à outils a bientôt raison de la panne, et la roulotte peut à nouveau s’ébrouer. C’est à cet instant précis que se produit l’impensable.

J’offre les truites à une tribu d’enfants débraillés et heureux, soucieux d’améliorer un peu l’ordinaire de leurs repas de gens du voyage. Ils m’invitent alors dans leur roulotte minuscule. Et là, coincé entre deux hommes et deux femmes sans âge, leur peau usée par le soleil, bercé par les cris de joie de leurs enfants vigoureux, j’apprends qu’ils se rendent en pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer, pour la fête en septembre de sainte Sarah. Je suis invité à les accompagner, et je ne sais pourquoi... j’accepte !

Je donnerai demain ma feuille de congés à Monsieur le Maire : il ne devrait pas la refuser, je n’ai pas pris de vacances depuis deux ans au moins.

L’eau de ma rivière va au fleuve puis à la mer : cette année, je vais la suivre.

 

Il paraît que le bleu de la mer ressemble à celui des myosotis.

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LES CINQ DOIGTS DE LA MAIN

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— Nous sommes bientôt arrivés !

Élisa ouvre les yeux avec difficulté et se redresse. Elle sent la main de Caroline se poser sur sa jambe et lui sourit.

— Tu as dormi tout le trajet, dit son amie en lui rendant son sourire. Tu parles d’une compagne de voyage ! Quand je pense qu’avant, tu n’arrivais même pas à fermer les yeux en voiture.

— Que veux-tu, ma chérie, l’interrompt Eoghan en riant. Élisa fêtera bientôt ses trente ans. Finie la jeunesse. Elle entame sa longue descente vers la sagesse ! Il va falloir s’y faire.

— Ne l’écoute pas, ma Lisou, riposte Caroline en donnant une petite tape sur l’épaule d’Eoghan. Nos maris sont jaloux. Ils nous envient notre jeunesse.

Marc jette un coup d’œil inquiet dans le rétro et demande :

— Tout va bien, Élisa ?

— Juste un peu fatiguée, répond-elle un brin nerveuse.

Élisa espère que toute sa grossesse ne sera pas à l’image de ces trois premiers mois. Elle sait que les nausées et cette fatigue persistante ne sont que momentanées. Mais cet état d’inconfort la rend irritable et dépressive. Marc fait pourtant preuve de gentillesse et de prévenance, mais cela l’exaspère. Elle ne se reconnait plus et guette avec impatience cette sérénité que beaucoup de femmes enceintes prétendent éprouver. Elle regarde, avec envie, Caroline qui respire la joie et la paix malgré ses six mois de grossesse. Jamais son amie ne lui a paru plus heureuse que ces derniers mois.

Elle sent le regard soucieux de Marc posé sur elle. Elle lui adresse un sourire d’excuse et se penche pour caresser ses cheveux. Le regard qu’il lui renvoie est tendre et le cœur d’Élisa se serre en voyant à quel point il est soulagé par ce geste de tendresse. Elle est si souvent sur la défensive qu’il ne doit plus savoir sur quel pied danser, songe-t-elle tristement.     

Elle entend le rire de ses amis, mais un simple coup d’œil à travers la vitre de la voiture et elle ne fait plus attention à ce qui se passe autour d’elle. Le paysage familier qui s’offre à ses yeux efface, d’un coup, toute l’inquiétude et le malaise qu’elle éprouve depuis l’annonce de sa grossesse. Ces champs, ces bois, ces maisons qu’elle aperçoit plus bas, à demi cachées par une haie de frênes, c’est son pays magique. Ici, n’existent que les souvenirs heureux. C’est le pays de l’enfance et de la liberté. Le pays de l’adolescence et du rêve. Le pays où, devenue adulte, elle a trouvé l’équilibre et la volonté d’avancer dans la vie

Élisa penche légèrement la tête pour entrevoir au détour du prochain tournant sa maison, son havre de paix. Quand elle aperçoit la ferme familiale, une bouffée de bonheur mêlée d’excitation l’étreint. Ce sentiment est si fort, si spontané qu’elle pose instinctivement ses mains sur son ventre. Pour la première fois, elle prend véritablement conscience de la réalité de ce petit être qui se développe dans son ventre et chuchote.

— Tu verras comme c’est beau ici. C’est notre maison, ta maison.

Un léger sourire apparaît sur son visage et apaise un instant ses traits fatigués. Il illumine son regard inquiet alors qu’elle réalise qu’elle vient de parler à son bébé. Elle sent monter en elle une telle plénitude qu’elle se met à rire. Son pays magique vient à nouveau lui apporter la preuve qu’ici, tout est possible.

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Tome 1 : L’œil de tigre

Tout le monde était parti. La petite dizaine de personnes qui s’était déplacée à son enterrement représentait l’ensemble des connaissances de Jeanne. Ambre, après avoir embrassé et remercié la plus vieille amie de sa grand-mère, se retrouva seule sous le porche du cimetière de la Guillotière à Lyon. Jeanne aurait était contente de voir que tous ses amis avaient fait l’effort de venir, même si pour la plupart, la vieillesse aidant, ils n’étaient plus très alertes.

Si Jeanne connaissait si peu de monde, c’est qu’elle avait consacré sa vie à sa famille. Elle s’était mariée très jeune et avait vécu dans l’ombre d’un mari gentil mais qui ne lui prêtait pas une grande attention. A sa mort, elle était restée seule pour élever leur fils Yoann. Elle avait été obligée de travailler dur pour leur assurer une vie décente. Toute sa tendresse elle la gardait pour son fils. Elle éprouvait envers cet enfant unique un amour profond et voulait lui donner un avenir brillant. Avenir auquel il aurait droit sans aucun doute, pensait-elle. Aussi elle n’avait pas hésité à cumuler les heures de travail quand il décida de faire des études d’archéologie à Paris, et avait mis entre parenthèses sa vie sociale déjà bien réduite.

Mais la distance géographique et des études prenantes avaient rapidement creusé un fossé entre la mère et son fils. Ils avaient de moins en moins de choses à se dire et leurs rencontres, remplies de silence, devenaient plus pesantes que satisfaisantes au fil des années. Leurs vies étaient trop différentes et peu à peu les visites de Yoann s’étaient faites plus rares. Puis il avait rencontré Cécile et dès que Jeanne les avait vus ensemble, elle avait su que sa place auprès de son fils allait encore diminuer. En effet pour Yoann et Cécile, une seule chose comptait en dehors de l’amour qu’ils se portaient : l’archéologie. C’est pourquoi, quand cinq ans plus tard, leur fille Ambre était née, ils n’avaient pas réussi à faire face. Oh ! Ils avaient essayé bien sûr. Cécile s’était fait engager comme professeur à la faculté de Paris et Yoann faisait des conférences dans toute la France. Mais l’excitation des fouilles, la vie au plein air, les voyages, les joies, les déceptions, tout ce qui faisait leur vie avant Ambre leur manquait. Au bout de trois ans, ils laissèrent leur fille à Jeanne et repartirent.

Jeanne retrouva avec Ambre une nouvelle raison de vivre. Sa petite fille grandit paisiblement à l’ombre de sa tendresse. Seules les visites de Yoann et Cécile troublaient le train-train quotidien et douillet de leur vie. Ils repartaient néanmoins aussi vite qu’ils étaient venus.

Ambre était une petite fille timide et solitaire. Elève appliquée et brillante, à dix-sept ans elle choisit de faire des études d’ethnologie. Elle espérait ainsi qu’elle comprendrait mieux cette société dans laquelle elle se sentait étrangère. En dehors de sa grand-mère une seule personne était proche d’elle : Chris.  Jeanne était partie un peu plus tranquille grâce à cette amitié : elle ne laissait pas Ambre toute seule. Sa mort avait été une délivrance car elle avait beaucoup souffert surtout vers la fin. Atteinte d’un cancer généralisé, elle s’était pourtant battue jusqu’au bout. Maintenant elle pouvait reposer en paix. Elle avait donné à la vie ce qu’elle était en mesure de donner. Elle ne regrettait rien.

 ****

Dans sa voiture, Chris attendait Ambre. Elle avait voulu rester un peu seule au cimetière. Il n’était pas vraiment d’accord, mais comme d’habitude, il avait cédé. Leur relation avait toujours été comme cela. Depuis ce jour où, dans une cour de récréation, il avait défendu une petite fille perdue aux longs cheveux noirs. Malgré ces yeux si sombres qui lançaient des éclairs aux trois enfants qui s’approchaient d’elle pour lui prendre son sac, elle paraissait si petite et si délicate qu’il avait volé à son secours. Et lui, l’enfant bagarreur et violent, était tombé amoureux de cette petite fille fragile et pourtant si courageuse.

Ils avaient grandi ensemble, partageant joie et peine. Ils étaient allés dans le même collège, le même lycée. Ils ne s’étaient séparés que lorsque Ambre était entrée en fac et Chris dans une école de kiné. Pour la première fois, ils fréquentaient des lieux et surtout des personnes différentes. Chris, pour sa part, était très social et se faisait rapidement des relations mais il savait que, pour Ambre, il en était autrement. C’est pourquoi il n’était jamais vraiment détendu quand elle était loin de lui. Pourtant, il savait qu’elle pouvait être forte et résolue quand la situation le demandait. Mais elle était tellement vulnérable à certains moments !

Ces derniers temps la maladie de sa grand-mère l’avait épuisée. Elle savait que l’issue ne pouvait qu’être fatale et pourtant il la sentait perdue. Il aurait voulu être encore plus présent mais elle s’enfermait souvent dans son monde. Malgré toute la complicité et toute la tendresse qui les unissaient, il n’avait jamais pu y accéder. Il y avait des moments où il ne la comprenait pas, où elle lui échappait.

Ambre tardait à revenir, aussi sortit-il de la voiture pour se dégourdir les jambes. Après avoir fait quelques pas, il s’appuya contre un poteau et croisa les bras. Deux jeunes filles qui passaient devant lui à ce moment-là le regardèrent en chuchotant et en riant. Il savait que la gente féminine le trouvait beau avec ses cheveux châtains, ses yeux verts et son allure sportive. Malheureusement, la seule fille à qui il aurait vraiment voulu plaire le considérait comme un frère et ne s’était peut-être même jamais doutée des sentiments qu’il lui portait.

Il soupira : Mijeanne était la seule personne qui connaissait son amour pour Ambre. Elle allait tant lui manquer ! Ses parents étaient commerçants et il était souvent livré à lui-même. Jeanne l’avait toujours accueilli avec gentillesse et bienveillance. Tous les après-midis après les cours, il se régalait de cakes, tartes et autres gâteaux qu’elle leur préparait pour leur goûter. C’est avec elle qu’il avait découvert le parc de la Tête d’Or, ce merveilleux espace de jeux, de découvertes et de liberté. Les mercredis après-midi de beau temps, elle les emmenait « prendre l’air » comme elle disait. Si elle lui pardonnait bien des bêtises, Jeanne ne l’avait jamais laissé aller trop loin et dès qu’il franchissait les limites, elle le punissait. Il l’aimait pour cela aussi, car il était bien conscient que c’était grâce à elle qu’il avait grandi sans déraper.

La veille de son décès, elle l’avait fait venir près d’elle :

- Je n’en ai plus pour très longtemps, dit-elle en levant péniblement son bras pour arrêter ses dénégations. Avant de partir, je voudrais que tu me promettes, mon grand, que tu veilleras sur Ambre quoiqu’il arrive. Depuis le décès de ses parents, j’étais sa seule famille. Il ne lui restera plus que toi !

- Tu sais bien, Mijeanne, que j’aime Ambre et que je serai toujours là pour elle.

Elle lui avait jeté un long regard et avait repris :

- On en a déjà parlé ensemble… Ambre ne t’aime pas de la même façon. Tu en es bien conscient ?

- Je sais, je sais. Ne t’en fais pas. Aujourd’hui elle me considère encore comme un frère, mais je ne désespère pas la faire changer d’avis.

Elle avait tapoté la main qu’il avait glissée dans les siennes et avait murmuré :

- J’aimerais moi aussi que les sentiments qu’éprouve Ambre à ton égard se transforment. Tu l’aimes et tu saurais la rendre heureuse, j’en suis sûre ! Mais la vie nous réserve souvent bien des surprises…

Elle avait repris difficilement sa respiration et avait poursuivi :

- Je voulais aussi te remercier de la joie que tu as apportée dans notre petite famille. Grâce à toi, ma vie a été plus souvent remplie de rires que de pleurs !

- Tu vas tellement me manquer, Mijeanne ! Comment fera-t-on sans toi ?

- Vous vous débrouillerez très bien. Maintenant mon grand, laisse-moi, je voudrais me reposer. N’oublie pas ta promesse !

- Jamais, avait-il promis en retenant les larmes qui menaçaient de couler. Tu peux compter sur moi. Je veillerai sur Ambre.

Elle l’avait regardé tendrement, lui avait souri et avait fermé les yeux. C’était la dernière fois qu’il lui avait parlé : elle était morte la nuit suivante.

En pensant à cette conversation, ses yeux le piquèrent. Pour lui Mijeanne avait été son port d’ancrage, et pour Ambre elle était le centre de sa vie. Alors maintenant qu’elle n’était plus là, comment leur relation allait-elle évoluer ? Malgré la promesse faite à Mijeanne, pourrait-il toujours protéger Ambre ? Dans un coin de sa tête, il avait toujours eu peur de la perdre. Mais il avait toujours rejeté cette idée : la vie sans elle était inimaginable.

 ****

Enfin seule ! Ambre regagna doucement la tombe de Mijeanne. Que la séparation était dure ! Rien, même une longue maladie que l’on savait fatale ne préparait à cette douleur. Une partie de soi s’en va et l’on se sent amputé. Ne restent que les souvenirs qui sont eux aussi douloureux car on sait qu’on ne pourra pas en créer d’autres. Elle avait l’impression qu’elle allait se noyer. Depuis qu’elle était petite, sa grand-mère était le seul élément stable dans sa vie : c’était l’unique personne qui la maintenait dans la vie quotidienne. Chris était là aussi, mais, depuis quelque temps, elle avait le sentiment qu’il attendait quelque chose d’elle. Une chose qu’elle n’était pas en mesure de lui donner.

Maintenant que Mijeanne n’était plus avec elle, Ambre se demandait comment elle allait affronter l’existence. Elle s’était toujours sentie étrangère dans cette vie. Dès son plus jeune âge, elle avait soupçonné que sa place n’était pas ici. Même ses rêves la confortaient dans cette impression : ils étaient si vivants, si colorés qu’on aurait dit des souvenirs. Et puis, depuis quelque temps, le visage qui apparaissait constamment dans ses songes semblait l’appeler. Elle se réveillait en sursaut, persuadée qu’elle devait rejoindre d’une façon ou d’une autre cette personne inconnue mais qui prenait déjà beaucoup de place dans sa vie.

Elle avait envie de partir, de découvrir d’autres endroits, de connaître d’autres personnes : elle voulait tout simplement se libérer d’un monde et d’une société auxquels elle avait le sentiment de ne pas appartenir. 

Alors maintenant, près de Mijeanne, elle décida que le voyage, qu’elle avait refusé en raison de la maladie de sa grand-mère, elle le ferait.

Ce projet avait débuté il y avait un an. Alors qu’elle regagnait rapidement une salle de cours, un professeur l’avait abordé :

- Mademoiselle Delettre, puis-je vous parler un moment ?

- Euh ! Oui, avait-elle balbutié, étonnée.

- Voilà, je me présente, je suis le professeur Thylio et je voudrai mettre en place un voyage d’étude sur le chamanisme. Je cherche des élèves intéressés par le projet. Seriez-vous partante ?

Le cœur d’Ambre s’était mis à battre. Le chamanisme !!! Un sujet passionnant. Elle avait lu plusieurs livres traitant du sujet, mais elle avait encore tellement de questions sans réponses. Alors bien sûr que ce voyage l’intéressait… Mais il y avait Mijeanne qui, déjà à cette époque, était bien fatiguée.

-Ce voyage, avait-elle demandé, il serait prévu pour quand, et pour combien de temps ?  

- Oh ! Rien n’est encore défini, avait répondu Monsieur Thylio. Nous dressons seulement une liste d’étudiants motivés. Nous avons fixé une date pour une réunion : mardi prochain. Serez-vous des nôtres ?

- Oui, s’était entendue répondre Ambre.

- Très bien. Alors à mardi. Ravi d’avoir fait votre connaissance, avait-il dit avec un sourire chaleureux.

Ambre s’était retrouvée seule dans le couloir, se demandant pourquoi elle avait donné une réponse affirmative alors qu’elle savait que, malgré l’envie qu’elle en avait, elle ne pourrait pas partir si loin.

Et puis après tout ce n’était qu’une réunion, se tranquillisa-t-elle. Ce professeur Thylio lui avait fait une étrange impression. En regagnant sa salle de cours, elle repensa à son sourire et surtout à son regard. Alors que c’était leur première rencontre en dehors des cours, elle avait eu l’impression d’une reconnaissance et que celle-ci était réciproque. Elle s’était sentie bien en face de lui. Et elle, qui évitait les contacts physiques avec les autres, avait trouvé sa poignée de main réconfortante.

Le mardi suivant, elle s’était rendue à la réunion. Juste par curiosité s’était-elle justifiée. Le projet mis en place l’avait passionnée, mais peu d’étudiants avaient été intéressés et le voyage était reporté à une date ultérieure. En effet, le professeur Thylio, qui tenait à la réalisation de ce projet, voulait le proposer à d’autres facultés. Et puis, il y a quinze jours, à la fin d’un cours, Monsieur Thylio l’avait retenue pour lui dire que le projet refaisait surface et que le voyage était prévu pour la fin de l’année universitaire.

- Je compte beaucoup sur votre présence, avait dit le professeur. Ce voyage sera essentiel pour votre avenir.

Ambre avait eu l’impression que cette phrase était à double sens. Elle l’avait regardé avec étonnement puis elle s’était reprise et lui avait répondu tristement :

- Ma grand-mère est très malade. Elle n’a que moi. Je ne peux absolument pas partir actuellement.

- Je suis désolé, lui avait-il dit gentiment. Ne prenez pas de décision définitive maintenant. Rien ne presse.

Et voilà. Jeanne n’était plus là. Qui la retenait ici ? Chris ? Elle l’aimait vraiment beaucoup, mais elle savait aussi que le sentiment qu’elle lui portait n’était pas à la hauteur de ce qu’il espérait. Alors une séparation était peut-être exactement ce qu’il leur fallait à tous les deux. Et puis partir…Elle en avait envie depuis si longtemps.

- Dis-moi, Mijeanne, qu’en penses-tu ? chuchota Ambre.

Tant que sa grand-mère était en vie, elle n’avait pas osé lui en parler. Elle connaissait trop la souffrance que Jeanne avait ressentie lors des départs de son fils. Elle n’avait pas voulu lui faire revivre cette douleur. Mais maintenant…

Elle sourit tristement. Maintenant, elle était seule : alors elle partirait !

 ****

Le professeur Thylio était assis à son bureau. Sa table croulait sous la paperasse. Il soupira. Vivement la fin de l’année universitaire. Son île lui manquait. Pourtant, il y a deux ans, il avait accepté sa mission sans réticence et même avec une certaine excitation. Il n’avait pourtant pas prévu de rester si longtemps.

L’adaptation à sa nouvelle vie lui avait demandé du temps. Il n’était pas évident d’être entouré en permanence de personnes qui diffusent leurs pensées et leurs émotions sans retenue ! Sur son île, les gens avec qui il vivait la plupart du temps savaient verrouiller leurs esprits. Et puis Ambre avait été difficile à approcher. Elle était si différente des jeunes filles de son âge ! Elle ne se mêlait que très rarement aux autres étudiants et semblait toujours sur ses gardes. Les pouvoirs psychiques, dont elle n’avait pas encore conscience, étaient-ils la cause de cette exclusion volontaire ?

La première fois qu’il avait abordé Ambre, il avait été étonné en la sondant de trouver un écran sans faille qui protégeait son esprit. Evidemment, depuis qu’elle était née, elle vivait dans un monde d’aveugles mentaux ! Elle avait donc dû trouver des stratégies pour éviter de devenir folle. Pauvre enfant ! Elle avait été obligée de faire face à cela toute seule ! Le professeur devait reconnaître néanmoins qu’elle s’était plutôt bien débrouillée. Mais sa protection était si solide qu’il s’était demandé si les dons qu’elle possédait n’étaient pas plus puissants qu’il l’avait cru au début. En tout cas, cette armure expliquait sans doute son attitude face aux autres. Il était même étonnant qu’elle ait pu mener une vie et une scolarité normales.

En relisant le compte rendu de la petite enquête qu’il avait effectuée, il s’était aperçu qu’à l’âge de cinq ans, Ambre avait souffert de migraines violentes et récurrentes. Malgré tous les examens passés, celles-ci étaient restées inexpliquées. Puis, peu à peu, les migraines s’étaient espacées puis avaient fini par disparaître. C’est sans aucun doute de cette époque que datait sa puissante protection. Elle était pourtant si jeune à ce moment-là ! Thylio avait hâte de l’emmener. Il était évident qu’elle n’était pas faite pour ce monde. De plus, elle était attendue sur l’île. Elle semblait être l’élément indispensable à leur survie.

Hier soir, après l’enterrement de sa grand-mère, Ambre était venue lui annoncer qu’elle désirait faire partie du voyage d’étude. Elle semblait abattue et épuisée, mais déterminée à partir. Thylio avait été soulagé de sa décision mais il fallait maintenant qu’il trouve le moyen de tout lui expliquer sans l’effrayer.

Cela n’allait pas être facile ! Comment en effet parler d’une île dont l’existence est inconnue ? Une île aussi invisible sur les cartes que depuis un satellite. Comment expliquer que cette île pouvait communiquer avec certains de ses habitants ? Que ces mêmes habitants avaient développé des pouvoirs psychiques ? Que certains animaux avaient muté d’une façon incroyable ? Et surtout comment présenter la mission principale de l’Ile ?

S’il avait pu joindre l’esprit d’Ambre, cela aurait été plus facile. Malheureusement ce n’était pas le cas, et il aurait été dangereux de débloquer ses dons ici. Il ne savait absolument pas comment l’esprit de la jeune fille réagirait et avait besoin de la sécurité de l’Ile et de la présence des autres chamans.

Une autre difficulté tracassait Thylio. A plusieurs reprises il avait vu Ambre en compagnie d’un garçon qui paraissait très protecteur à son écart. Quand elle les avait présentés l’un à l’autre, au cours d’une conférence portant sur les sœurs Brontë et leur univers, il avait compris qu’ils se connaissaient depuis longtemps et que leur amitié était le pilier central de leurs vies. Comment, alors, lui faire accepter de quitter son ami définitivement pour suivre un homme qu’elle ne connaissait que depuis peu de temps ?

Il lui fallait rapidement trouver les réponses. Il ne pouvait échouer dans sa mission. Trop de gens dépendaient de la venue d’Ambre sur l’Ile.

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Tome 2 : l'oeil céleste

Il était plus de dix-neuf heures quand Chris ouvrit la porte de sa chambre d’hôtel. Il avait raccompagné ses parents à l’aéroport et retrouvait avec soulagement le calme et la solitude. Durant les quinze jours qu’ils avaient passés ensemble, ses parents avaient tenté de le persuader de rentrer à Lyon avec eux. Mais, quitter l’île de Terceira sans Ambre était trop douloureux. Cela revenait à admettre qu’elle était morte et cette idée lui était intolérable. Il ne pouvait tout simplement pas croire qu’il ne la reverrait plus.

Ambre, son amie d’enfance et la femme qu’il aimait, avait été kidnappée par un professeur de l’université et Chris n’arrivait toujours pas à comprendre ce qui s’était réellement passé. D’après les quelques renseignements qu’il avait réussi à obtenir, elle l’aurait pourtant suivi de son plein gré et la dernière personne qui les avait vus, lui avait affirmé qu’elle ne paraissait ni effrayée, ni inquiète. Mais Chris était persuadé du contraire. Alors, il les avait suivis jusque sur l’archipel des Açores pour apprendre qu’Ambre et le professeur Thylio étaient, sans doute, morts noyés. En effet, le bateau qu’ils avaient loué avait été retrouvé près des côtes. Mais il n’y avait nulle trace de leur présence. Les plongeurs n’avaient rien trouvé et, malgré les supplications de Chris, les autorités compétentes avaient cessé les recherches. A cette annonce, il était resté des jours entiers, prostré dans sa chambre d’hôtel, se nourrissant et se lavant à peine. Il avait perdu la notion du temps et avait laissé passer les jours sans rien faire d’autre que survivre.

Mais la venue de ses parents avait changé tout cela. Durant leur séjour, Chris avait eu l’impression de se couper en deux. Le Chris qui marchait, parlait, mangeait, agissait en tout point comme il fallait pour ne pas inquiéter davantage ses parents et l’autre, celui tellement ravagé par la douleur qu’il devait se faire tout petit pour ne pas sombrer dans la folie. Alors, durant ces quinze jours, il avait appris à vivre avec ces deux moitiés. Il s’était vite aperçu que l’on est seul face à la douleur. Alors, il enferma sa souffrance dans une boite et s’obligea à vivre le plus normalement possible. Mais cette attitude avait fait de lui une véritable mécanique. Ambre était constamment dans sa tête. Au détour d’une phrase, d’une odeur, d’un geste, il se fracassait contre un souvenir d’elle. Il aurait voulu les détruire, les anéantir ces souvenirs qui le submergeaient à tout moment. Et pourtant, avec un soin presque cruel, il les entretenait, les choyait car c’était tout ce qui lui restait d’Ambre.

Longtemps, il avait été incapable de prendre une décision, d’avoir une initiative. Il s’était laissé engloutir dans le tourbillon de douleur qui l’avait entraîné jusqu’au bout de son cauchemar. Mais c’était fini maintenant !

Planté devant le miroir de la salle de bain, Chris devait reconnaître que la visite de ses parents avait été salutaire. Elle lui avait rappelé la promesse qu’il avait faite à Mijeanne, la grand-mère d’Ambre, sur son lit de mort. Il lui avait juré de prendre soin de son unique petite fille et il comptait désormais honorer cette promesse. Il ne partirait pas de Terceira tant qu’il ne saurait pas ce qui s’était réellement passé.

Le jour suivant, il se leva tôt. Voilà des semaines qu’il ne s’était pas senti aussi vivant. Tout son corps paraissait impatient de bouger. Son esprit rassemblait déjà les éléments dont il avait besoin pour commencer les recherches et même son cœur participait à cette renaissance en battant plus fort. Chris sentait ces pulsations et en même temps que la vie revenait, l’espoir grandissait.

Il partit du peu d’informations qu’il avait récoltées quand il était arrivé sur l’île. Les recherches sur le professeur Thylio, celui qui avait entraîné Ambre jusqu’ici, se soldèrent vite par un échec : aucune trace de cet homme nulle part. A croire qu’il n’avait jamais existé. Le bateau, sur lequel le professeur et Ambre avaient quitté Terceira, n’avait apporté aucune réponse aux spécialistes. Il ne restait plus que les légendes que le professeur racontait à Ambre la veille de leur disparition. Avant l’annonce de la mort de son amie, il avait commencé à faire quelques recherches à la bibliothèque. Il avait ainsi appris que, à différentes époques, des bateaux avaient disparus sans laisser de traces. Ce phénomène inexpliqué avait toujours lieu dans un certain périmètre. Quelques marins avaient tenté d’élucider ce mystère mais ils n’avaient jamais réussi à franchir la brume qui semblait envelopper ce secteur. Plusieurs légendes parlaient d’une île qui aurait disparu, voilà quelques siècles, pour des raisons demeurées inconnues.

Chris décida de se promener dans l’île pour parler avec les habitants. Il savait que les gens avaient des histoires surprenantes à raconter et que, souvent, elles avaient un fond de vérité. Il était conscient que c’était une entreprise hasardeuse et peu prometteuse mais il ne voyait pas quoi faire d’autre. Il passa quelques soirées dans les petits bars non loin du port. C’est là qu’il entendit de nouveau parler de l’île cachée. Les marins avaient tous une histoire, vécue ou entendue, à raconter : des disparitions, des pêcheurs devenus fous, du matériel qui se dérègle, des bateaux rejetés au large. Ils affirmaient que, même s’ils ne pouvaient le prouver à cause du matériel qui se détraquait, il y avait un périmètre au sud-ouest de l’île dans lequel personne n’avait jamais pu pénétrer. Evidemment, les autorités se gaussaient de ces affirmations et, officiellement, aucunes recherches scientifiques n’avaient été menées sur les phénomènes bizarres de cette partie de l’océan. Pour elles, c’était seulement une légende, du folklore pour amuser les touristes. Depuis longtemps, les pêcheurs évitaient l’endroit et aucune route maritime ne passait à proximité. Les quelques paquebots ou cargos qui, pour une raison ou une autre, s’étaient approchés trop près avaient été déviés sans que le capitaine à bord ne comprenne ce qui se passait.

Après ces quelques jours passés à récolter ces informations, Chris décida d’aller voir par lui-même et demanda à un pêcheur de lui donner les coordonnées de cet endroit mystérieux.

- Vous ne devriez pas prendre ce risque, jeune homme, l’avertit le vieux loup des mers avec, dans ses yeux bleus délavés, une réelle inquiétude. Cela ne ramènera pas votre amie, vous savez. Elle est partie maintenant et vous devriez l’accepter, insista-t-il gentiment.

Chris serra les poings. Dans cette partie de l’île de Terceira, tout le monde était au courant de la disparition d’Ambre. La moindre allusion à la mort de son amie faisait ressurgir en lui la même colère. Mais cet homme n’y était pour rien. Il se força à remercier le pêcheur pour sa gentillesse et alla acheter tout ce dont il avait besoin pour passer une journée en mer : eau, nourriture, casquette, crème solaire. Puis il loua un bateau et s’apprêta à partir.

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INEDITS
Vign_candice_luca02

Bonnet

C'est un noir bonnet de dentelle

Qui vit caché et bien au chaud

Car pour la rendre toujours plus belle 

Il ne veut quitter son jumeau...

Michel FLANDIN

20.01.2016

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Les fleurs d’Alice

Un lit de fleurs, échouées sur le plan de travail, répand des parfums capiteux qu’un brumisateur fixe et rafraichit de mille perles argentées. Des nuances de vert accompagnent ce florilège de couleurs et l’enveloppent, tenture de velours aux reflets arrondis. L’arrière-boutique n’est plus qu’une vaste marée conquérante dont l’écume blanche lèche de ses pétales une plage lambrissée. Parmi cet océan de teintes multiples et seule à s’agiter, Alice compose. Les touches de son piano sont autant de corolles délicates, de feuilles ovales ou découpées. Les doigts de l’artiste caressent, assemblent, façonnent des ornements. C’est ici une couronne ronde qu’agrémente un ruban, telle une gourmette affichant un prénom. C’est là une corbeille ample, aux anses généreuses, qui semble escalader l’espace de toutes ses tiges déployées. Un dessus de cercueil majestueux occupe le centre de ce port végétal, telle une barque de pêcheur. Alice l’agrémente d’un voile ressemblant à un filet, cueilleur d’étoiles de mer et de coquillages. Mais ce sont bien les souvenirs qui pourront s’accrocher tout à l’heure à cet espace apprêté.

Méticuleuse et attentive, la jeune femme aime préparer à sa façon le cérémonial d’un enterrement. En toutes circonstances, elle ajoute aussi quelques essences cueillies dans le jardin. Le temps des adieux ne doit pas être bâclé, il faut y consacrer toute son attention. La cérémonie se déroulera tout à l’heure dans l’église proche. Alice a déjà installé à l’arrière de la camionnette plusieurs compositions, en laissant une place suffisante pour le dessus de cercueil. Une tige cassée, une fleur abimée et le parterre fleuri perd aussitôt de sa superbe. Rien ne doit être laissé au hasard, comme un couvert dressé pour accueillir un concert de mets délicats. Partager un repas ou participer à une cérémonie vise à la même communion des émotions, des sens et des sentiments. Alice connait la magie de ces instants complices, éclatés ou solitaires. Elle a le pouvoir de mettre en scène, de créer l’ambiance, d’émouvoir. Son savoir-faire est reconnu et apprécié, si bien qu’elle est régulièrement sollicitée par les familles endeuillées, les proches d’un défunt que l’on veut honorer.

Un mot d’excuse posé sur la porte et la commerçante quitte la boutique. Le trajet est parcouru sans encombre et Alice stationne le véhicule devant les marches en pierres que domine le parvis. Silencieuse et hermétique aux sentiments qui éclatent déjà en sanglots, en regards apitoyés, la professionnelle gravit l’escalier et pénètre dans la nef que les vitraux réchauffent de mille couleurs. Un silence apaisant l’enveloppe, tout en solennité. Un frisson parcourt pourtant son dos, mais elle ne laisse rien paraitre. Tout doit être parfait. Une assistance déjà nombreuse a investi plusieurs rangées de bancs et de chaises vernis. Alice se sent observée et reste de marbre. N’être ici qu’un élément du décor, discret et fugitif. Apporter sa contribution, modeste, mais efficace, aux couleurs de la vie.

En posant la dernière corbeille que des lys visitent, cygnes majestueux, Alice remarque près du cercueil le portrait de la défunte. Le sourire d’une vieille dame fissure alors son cœur, lézarde une carapace. Allongeant ses pas et le regard droit, la fleuriste gagne la sortie du sanctuaire en évitant de se retourner. Tandis qu’elle quitte les lieux, un nouveau ballet s’organise, celui des maitres de cérémonie. À l’angle du bâtiment, rangé près du trottoir, le corbillard attend d’effectuer tout à l’heure un autre dernier voyage.

Lorsque Alice démarre et enclenche la première, une larme fugitive glisse sur ses joues en feu et se perd dans un pli de son cou. Une paix intérieure se diffuse en elle, coule dans ses veines. Avec la satisfaction du travail bien fait, du devoir achevé, elle glisse sur l’asphalte en gommant la tristesse. Ce métier est unique, elle est taillée pour lui ! Et, tandis qu’elle s’installe derrière le comptoir, elle s’imagine, telle une primevère au milieu d’un bouquet ou noyée dans le vert d’une prairie, le parterre d’un jardin. Partout à sa place comme un morceau d’étoile, un sourire, un regard, de tout ce que l’on donne. Et qui vous réjouit, car vous êtes vivant au milieu de semblables.

 Plusieurs semaines se sont écoulées, qui ont installé un temps plus doux. Dans l’ambiance printanière de ce matin brumeux, dix heures sonnent, tandis que quelques passants font les cent pas sur le trottoir. Impatients et étonnés, ils attendent l’ouverture de la boutique. La devanture en grille masque la vitrine au-dessus de laquelle les lettres imprimées sur la toile rouge semblent braver le vent du nord. « Le pouvoir des fleurs ». Alice a trouvé dans cet énoncé la bonne formule, elle qui sait se montrer si attentive. Mais ce matin, elle n’est pas là. Un vieux monsieur courbé attend, appuyé contre le mur. Il porte un costume démodé qui a visiblement été taillé sur mesure. Sa couleur grise se noie dans celle de la façade et l’on remarque surtout son béret et ses souliers vernis, dont le noir impeccable semble un morceau d’asphalte.

La commerçante arrive par une ruelle adjacente, chevelure ébouriffée. Elle porte une tenue inhabituelle dont les couleurs cherchent vainement une harmonie. La longue veste de laine orange éclaire l’ensemble sans y apporter la touche d’élégance à laquelle la jeune femme se montre habituellement si attachée.

- Désolée, s’excuse-t-elle, tout en déverrouillant la serrure.

 Un flot de lumière éclaire bientôt la salle parfumée qui retrouve son charme et son ambiance feutrée. Fleur parmi ses semblables, Alice reprend des couleurs et un sourire incertain éclaire à nouveau son visage. Appuyé à l’entrée, le vieux monsieur ne bouge pas. Sa stature semble seulement avoir glissé depuis la façade extérieure pour se poser là, comme à bout de force.

- Je peux vous aider ? l’invite la fleuriste.

- Je viens vous payer, Mademoiselle.

La commerçante s’étonne et fronce les sourcils.

- De quoi s’agit-il ?

- J’ai perdu mon épouse récemment et c’est vous qui avez fleuri le convoi funéraire.

- Oui bien sûr, mais rien ne pressait, vous savez.

Elle met dans sa voix toute la douceur qui coule en elle, essayant de masquer du mieux qu’elle peut le trouble qui l’habite. Comme souvent, les formalités ont été prises en charge par une entreprise de pompes funèbres, si bien que Alice ne connaissait le veuf que par son nom et sa signature. Elle avait cependant remarqué cette écriture tremblée, mais déliée et ce prénom inhabituel, Barnabé. Barnabé Dubois. Il est assis là devant elle, ce matin, une sacoche de cuir élimé à la main.

En prenant le facturier, la jeune femme remarque les cheveux blancs, impeccables. Les dents du peigne semblent y avoir imprimé pour toujours les sillons de leur passage. Un parfum léger d’eau de Cologne vole et accompagne les mouvements lents du vieil homme. Avec un stylo-plume de marque sorti de la poche de son veston, il rédige le chèque, appliqué, puis le détache avec difficulté.

- Mes doigts ne sont plus très lestes, s’excuse-t-il.

Sans doute redoute-t-il un geste d’impatience de la commerçante, mais Alice prend le temps nécessaire. Il faut marquer de l’attention, lorsqu’il le faut. « Le pouvoir des fleurs » agit sur elle, révélant sa vraie nature, attentive, disponible, car parfois aussi, comme un cadeau ultime, ses propres soucis s’estompent, s’effacent en arrière-plan. En rangeant le chéquier dans sa sacoche, Barnabé Dubois poursuit son idée.

- J’aurai un service à vous demander, Mademoiselle, s’il entre dans le champ de vos compétences.

- Je vous écoute, Monsieur, l’invite la demoiselle en se rapprochant de lui.

- Accepteriez-vous de porter chaque semaine sur la tombe de mon épouse un bouquet, une composition de votre choix ?

- Ce sera avec plaisir, lui répond aussitôt la jeune femme. J’ajouterai même la cueillette colorée de mon jardin ! 

- Vous devinez qu’à mon âge chaque pas me coûte et cette aide me sera vraiment précieuse.

Il tend à son interlocutrice une carte de visite qu’il avait visiblement préparée pour elle auparavant.

- Voyez, je n’habite pas très loin. Peut-être pourriez-vous passer un soir chez moi, après votre travail ou pendant le temps de midi. Je vous indiquerai l’emplacement au cimetière.

- Pas de problème, je viendrai au plus vite.

- Prenez votre temps, Mademoiselle. Le temps est une richesse à laquelle on ne prête pas attention. Un jour, on se retrouve seul sans avoir rien anticipé.

Il renifle, avant de poursuivre.

- Mais je radote un peu, excusez-moi ! Je vous demanderai simplement de téléphoner avant votre visite. À mon âge, on n’aime pas l’imprévu !

- Ne vous inquiétez pas, Monsieur Dubois, je vous avertirai. Bon retour !

En ouvrant la porte vitrée devant son client, Alice glisse une main vers son pendentif. La perle de culture roule entre ses doigts, l’apaise. Elle est délicate et douce, comme l’attention amoureuse qu’elle incarne. Mais si fragile aussi.

L’air frais du matin pique les yeux, les rend larmoyants. Foulant l’allée centrale du cimetière, Alice sent une goutte chaude glisser le long de sa joue. Son compagnon est parti ce matin dès l’aurore et son humeur est morose. Cependant, ce n’est pas du chagrin qui glisse sur le satin de sa peau, plutôt la griffure d’un souffle de vent aux aspérités nordiques. Ses pas crissent sur le sable, fendent le silence de leur rythme régulier. Sur ses talons hauts, la jeune fille avance, sûre d’elle, les bras chargés de fleurs. Elle n’éprouve pas d’appréhension particulière à parcourir cet espace dédié aux souvenirs. Au contraire. Une grande paix s’insinue en elle, qui éveille ses sens. D’un regard, elle embrasse l’alignement des stèles, les édifices en marbre, les crucifix. Des portraits couleur sépia la saluent avec froideur, dont elle ne garde que les nuances de gris, baignée elle-même dans un lit de nuages, vaporeuse, aérienne. Elle écoute le silence des cyprès qui s’agitent, d’une chaine oubliée qui heurte une grille en s’excusant à peine. Elle devine l’odeur de la pluie, de la terre mouillée et respire au passage le parfum déjà fané de quelques roses. Se remémorant le plan remis par Barnabé Dubois, la fleuriste trouve sans difficulté la tombe sous laquelle repose la défunte. L’emplacement est étroit, délimité par une corde de nylon dont les extrémités figurent des glands. Sur le gravillon blanc qui recouvre le sol et cache la terre, des plaques en gypse tutoient quelques compositions florales en plastique et lancent leurs mots gravés en autant de complaintes. Alice dépose avec un soin particulier la corbeille en osier qu’elle a agrémentée pour la circonstance. Juste derrière le cordage et placée bien au centre, la réalisation éclate dans toute sa rondeur. Pivoines rouges et roses, épanouies à l’ombre du jardin, œillets en lingerie blanche de pétales découpés, grappes lourdes et parfumées de lilas vermillon, le bouquet répand ses nuances colorées sur la verdure courbée de quelques fougères.

Lorsqu’elle se redresse, le travail de mise en valeur achevé, la commerçante se retrouve face à ce visage qui lui sourit pour la seconde fois. Comme à l’intérieur de l’église au moment des obsèques, l’émotion lui sèche la gorge. Le regard doux de la vieille dame semble l’implorer, l’appeler peut-être. Fixant une coquille de noix oubliée au milieu de l’allée, la jeune femme se plait à imaginer son histoire. Elle a besoin de la voir glisser au rythme sautillant des pas d’un écureuil. Oui, elle est cet élément qui relie Alice à la vie. La commerçante devine aussi qu’elle a pu tomber d’une poche d’enfant, dans le froissement d’un mouchoir essuyant un chagrin. Ou bien que l’amande a été avalée, ici même, entre deux visites et autant de souvenirs.

En retrouvant l’allée de sable, la jeune femme redevient aérienne, enjouée. Le regard qu’elle porte alentour n’est plus douloureux. Il est à la fois curieux, critique, professionnel. Combien de tombes paraissent oubliées, presque transparentes. La fleuriste est tout à coup frappée par la grande disparité ambiante. Parterres envahis, qui pleurent à gros sanglots colorés. On imagine bien le deuil récent, la mort implacable. Près de ce chagrin déchirant, déchiré, glisse une seule larme. Le deuil est ici plus contenu, comme enfermé lui aussi dans le cercueil. Une plaque de marbre, neuve, atteste pourtant aussi d’une séparation récente. La froideur de la mort y est partout, dans chaque galet, chaque muret de pierres que même la mousse ne peut apprivoiser. Mais le pire est à venir et, comme à chaque fois, Alice éprouve un haut-le-cœur. L’oubli ! Il est personnifié là en quelques mètres carrés d’abandon. La végétation mange l’espace avec frénésie. La nature n’a-t-elle pas horreur du vide ? Autant s’en emparer, essayer de cacher la tristesse de souvenirs qui n’existent plus pour personne. Pourtant, l’herbe est maladroite et stigmatise l’abandon au lieu de le recouvrir.

La végétation ignore les bons semblants et se montre si généreuse ! constate intérieurement la commerçante.

Experte en son domaine, elle apporte spontanément sa contribution et replace un bouquet ici, qui était renversé, ou déracine une ronce qui rêvait de langueur. L’action devient un exutoire, une façon de se soustraire à l’impuissance. Tout en fredonnant un air à la mode, Alice redevient, dans l’espace clos, la jardinière inspirée qu’elle est au-dehors. Sortant quelques outils d’une poche qu’elle garde toujours accrochée à sa ceinture, elle sarcle, égratigne la terre, égalise les sols. Elle désherbe un parterre, brosse une croix de marbre, enlève une fleur fanée. Consciente qu’elle ne parviendra pas à donner, seule, tout l’éclat auquel le cimetière aspire, la jeune femme privilégie les espaces désolés, les emplacements ravagés par l’usure du temps. D’une allée à l’autre, elle se déplace ainsi, îlot après îlot, avec la grâce enjouée de ses bientôt trente ans. Lorsqu’un peu plus tard elle rejoint la camionnette grise stationnée devant la grille en fer forgé, elle est fourbue, mais d’humeur sereine. En quelques gestes appuyés et autant de regards qui ne se sont pas détournés, elle a apporté sa contribution, modeste et spontanée. L’ordonnancement auquel elle s’est employée lui en a renvoyé un autre, tout aussi touchant, comme un acte de vie. Imprimant sur le sol les dents de son râteau comme autant de sillons parallèles, Alice a reproduit ceux, tout aussi réguliers, d’un peigne dans la chevelure de neige de Barnabé Dubois.

Michel Flandin

Concours de nouvelles 2016 de Chamboeuf

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Couleurs primaires

Un village blotti au fond d’une vallée essaie d’escalader le flanc d’une montagne. Les toits d’ardoises restent pourtant immobiles. Lorsque le vent souffle un peu plus fort, on imagine même que les maisons glissent et ne peuvent s’accrocher au vert des prairies, aux serpents d’asphalte qui ondulent entre elles. Au centre du bourg, la placette est déserte ou à peu près. La vie est ailleurs, dans l’agglomération voisine, ses bureaux impersonnels, ses transports en commun.

 - Deux rouges !

Un couple surprenant est installé à la terrasse d’un café. L’homme est vêtu de noir. Il est aviné, a ce teint blanc qui trahit les soubresauts de l'âme. Des mots fleurissent à ses lèvres, couleurs qui se fondent aux ténèbres de la parole.

- Reprends du bleu !

- J’ai horreur du jus d’orange !

- Prête-moi ton verre !

- On va finir marron !

Leurs ombres incertaines dansent sur la façade jaune qu’embrase un rayon de soleil. Des lettres scintillent au-dessus de la terrasse et invitent au voyage, à la digression :

P-A-R-E-N-T-H-E-S-E !

La jeune femme, assise face au poivrot, arbore une robe ample et violette, tachée de mille auréoles. On devine la viande saignante, le dessert à la crème, le morceau de pain blanc tombé dans la soupe ou le grain de riz qui glisse entre les dents de la fourchette. L’étoffe imprime, en négatif, quelque repas de fête, casse-croûte d’œuf en coque contre le zinc d’un bar, pique-nique verdoyant comme un fond de culotte, après assise dans l’herbe fraîche, sandwich dégoulinant de graisse animale. Et la gouache est étalée sur la toile en tous ses états, mats ou brillants, plus profonds quelquefois.

Les deux consommateurs ont échoué sur cette plage déserte,  place pavée qui n’a rien d’un port aux princes, d’un porc aux pinces. Le temps les effleure à peine du bout de ses feuilles mortes, lancées dans le vent tournoyant de ce lundi d’automne en manque de repères, de repaires. Il se faufile dans l’ombre béante de la devanture en toile que domine l’enseigne lumineuse. Et l’instant passe et se dérobe, laissant une place nette à celui qui le remplacera.

- Deux ballons de blanc !

L’homme a de la suite dans les idées. Un garçon de café le sert, impeccable dans sa tenue assortie, mais le regard noir. Il attend l’appoint, martelant la table de ses doigts impatients. La jeune femme lui tend un billet, sorti d’un décolleté que le regard du serveur ne peut éviter. La gorge claire ouvre des espaces arrondis dans lesquels la chaleur est sans doute blottie, prête à se répandre. Pendant que les deux clients avalent leur verre de vin, le barman fouille une sacoche qu’il porte à la ceinture, préparant la monnaie.

- Part en thèse ! hurle l’ivrogne en se grattant la tignasse.

Un pou s’écrase sur le formica, cédille grisonnante. Il rampe à la surface, tel un poisson argenté fendant l’océan rouge. Personne ne le remarque, tandis qu’une tempête de mots se lève.

- Taiseux, pars !

L’employé s’éloigne en haussant les épaules. De l’autre côté de la rue, un brouillard épais avance lentement. Les couleurs s’estompent une à une, devenant halos incertains aspirés bientôt par la ouate. Elle avance d’un pas assuré, érodant les aspérités du relief pour le rendre uniforme et gris.

À l’intérieur, changement de décor. Autour d’une table ronde, quatre hommes d’affaires en costume et cravate échangent avec assurance à propos d’un sujet qu’ils paraissent maîtriser :

- Si c’était moi, je remettrais la peine de mort !

- Pas la peine de se fatiguer là. Tous dans un bateau et quand il est au large, on le coule !

- C’est comme tous ces réfugiés, on ne sait même pas d’où ils viennent !

- Et puis regarde : après tout ce qu’on a fait pour eux, ils se font exploser dans les salles de spectacle !

- Vous exagérez un peu, les garçons, lance alors une blonde peroxydée, dont le point de vue parait tout à coup de la plus haute importance.

Les hommes se taisent et lui sourient, un peu gênés. Elle est si belle, si attirante. Aucun d’entre eux n’a envie de la froisser. C’est plutôt une compétition nouvelle à laquelle ils aimeraient se mesurer, jeu de la séduction, exercice d’une autre forme de pouvoir, ascendance. Pourtant, elle se dresse d’un bond et quitte la scène sans plus d’explications. Un nuage de parfum l’accompagne lorsqu’elle ouvre la porte, d’un geste décidé qui n’altère pas son élégance naturelle.

Intrigué par ce passage, l’alcoolique se lève de sa chaise puis vacille. A-t-il vu un ange ? Sa compagne d’infortune, que la beauté parait importuner, lui tend alors, en maugréant, la carte des menus.

- Œil pour œil, vocifère-t-elle en arrachant sa paire de lunettes.

Elle la tend à son comparse qui, bésicles à la main, se prépare lui aussi à l’échange. Myopie ou presbytie, ils paraissent mieux s’accommoder ainsi à la vision de près. Le client parcourt la liste avec une attention presque scolaire. Des mots silencieux se forment sur ses lèvres, car pour la première fois, il se tait. Surprise et surtout mal à l’aise, la pocharde lui lance un coup de pied dans les mollets pour qu’il revienne à la réalité. Échangeant un regard par-dessus les verres-loupes, il lui sourit, la mine satisfaite. Il vient en effet de choisir ! 

- Saucisse et lentilles… de contact, se gausse-t-il, hurlant pour attirer l’attention du serveur qui, tout à l’heure, préparera l’assiette.

- Fondant aux poires, poursuit la cliente en exagérant ses gestes de mastication.

À son tour, elle veut marquer des points au jeu de la provocation. La nuance ne fait pas partie de leur univers, aussi doivent-ils être simplement les plus repoussants possible.

Derrière la vitrine du café, les quatre hommes semblent avoir une conversation toujours animée, tant les têtes dodelinent, les bras s’agitent. De part et d’autre du mur, les mots volent ainsi puis se dispersent, dans la brume froide du dehors ou les volutes d’un parfum capiteux, qui s’évertue à planer au-dessus de la salle surchauffée.

Un peu plus tard, en terrasse,  le serveur pose sur la table les plats commandés. Plus soucieux de se débarrasser au plus vite des assiettes que de vouloir entamer une nouvelle conversation, il ne croise pas les regards enflammés par l’alcool.  D’un geste brusque et spontané, la clocharde attrape son dentier à pleines mains et le tend à celui qui, visiblement, partage avec elle le boire et le manger :

- Dents pour dents, piaffe-t-elle en soupirant, les yeux exorbités.

Un troc d’une autre nature s’opère, plus spectaculaire que le précédent, plus improbable aussi.

Derrière le comptoir, le patron assiste au manège, essuyant machinalement une tasse de café sortie du lave-vaisselle. Il n’en est pas moins attentif à la conversation qui, face à lui, prend encore plus de volume.

- Regarde le journal, on ne parle plus que de misère sociale et même de solidarité.

- C’est l’autorité qui manque, depuis trop longtemps !

Le quotidien est ouvert pourtant à la page des sports. Il y est question d’éliminatoires, de coups francs indirects et de hors-jeu. Les couleurs des photos attirent plus le regard que les titres écrits en caractères gras.

Debout près de l’étagère chargée de bouteilles, le bistrotier fredonne un air à la mode. Besoin de s’occuper l’esprit, d’oublier les contraintes de travail ou de quitter temporairement les lieux ?

- Mieux vaudrait être aveugle, parfois, se dit-il intérieurement.

Peut-être en cette circonstance aimerait-il surtout être sourd. Cette pensée parait en tout cas avoir été formulée tout haut, car presque aussitôt, un buveur, accoudé au bar, acquiesce en se frottant l’œil gauche :

- Au pays des aveugles, les borgnes sont rois !

Avec son sourire édenté, hérité sans doute de fréquentes libations, il exhibe fièrement, dans le creux de sa main tremblante, un œil de verre humide et rond.

Au même moment et comme pour le libérer du sordide ambiant, une image inattendue traverse alors l’esprit du cafetier : il se revoit jouant aux billes dans une cour d’école, les poches gonflées d’agates multicolores et de boulards gagnés de haute lutte, au temps des culottes courtes, de l'insouciance, des petits soldats de plomb.

Tout à son introspection, il ne remarque pas les hommes d’affaires qui le saluent en quittant la salle. Tout juste entend-il l’ivrogne les apostropher avec vigueur, lorsque leurs regards se croisent :

- Hors de mon champ de vision, tas de décérébrés, j’ai déjà eu ma dose d’horreurs !

La brume gagne encore du terrain. Dans une heure, c’est sûr, on n’y verra plus rien.

Michel FLANDIN

Yssingeaux, le 16 mars 2016 

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Ces poèmes de Michel FLANDIN en côtoient plein d'autres, dans le recueil "le nuancier" !

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Il met du bleu

Il met du bleu sur le vélin

Du chevalet celui qui peint

Et l’émotion depuis son cœur

Jusqu’entre ses doigts sonne l’heure :

 

L’heure du rêve et du présent

Du passé simple et de l’instant

De rencontres renouvelées

De l’hiver et puis de l’été.

 

Peinture étendue sur la toile

Comme en nuit une pluie d’étoiles

Les matières conjuguées

Fleurissent couleurs éclatées.

 

Nous lirons peut-être un message

Entre les lignes de sa page

Puisqu’il propose son émoi

Comme un mets de tout premier choix.

 

Il met du bleu chaque matin

Sur le pinceau de son histoire

Dessine son propre destin

La rencontre du merveilleux.

 

Amour en sucre

Un morceau de sucre tout blanc

D’amour vouait son tendre élan

A une petite cuillère

Dont le cœur gris restait de pierre.

 

Il était tombé amoureux

Du vif éclat de sa peau bleue

Lorsqu’un soir au cours d’un banquet

Le destin les fit rencontrer.

 

Mais l’insouciante eut ce projet

Terrible de désinvolture :

Pour goûter une paix future

Elle l’invita… dans un café.

 

Pieds nus

Les gouttes d’eau

Comme un cadeau

Mouillent le dos

Mordent la peau.

 

Sur le silence

Et la patience

Tombe la pluie

C’est aujourd’hui.

 

Et l’herbe blanche

Veut reverdir,

Un arbre penche

Pour recueillir

 

Le don du ciel,

Battements d’ailes.

Chante l’averse

Elle me berce !

 

Et c’est pieds nus

Que je l’ai bue

Comme une plante

En heure lente.

 

Duo d’haïkus

Quand  le clocher sonne

Un léger vent de pétales

L’écoute en silence.

 

La poussière au sol

Dessine, lente une empreinte,

En reflets d’avril.


Spectre décoloré

Masse immobile sur le bleu

De l’onde qui la berce un peu,

La morte coque ouvre son cœur

Au vent du large qui l’effleure.

 

Près de la berge elle repose

Sur son éternel nivôse

Tandis que mouette et goéland

Fleurissent sa tombe de blanc.

 

Sur le bois combien de mystères

Au large des îles côtières

Se sont gravé à tout jamais

Vague impression d’éternité.

 

Les couleurs s’en vont en cheveux

Teinter de sombre l’onde bleue

Et cette épave au fil des ans

Ne s’orne que de noir et blanc.

 

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